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Niger - Le Premier ministre de la Refondation : coordinateur renforcé ou chef du gouvernement qui ne dit pas son nom ?

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Au cœur de la transition, la figure du Premier ministre s’impose comme un maillon décisif de la Refondation. Longtemps cantonné à un rôle flou de simple coordinateur, il dispose désormais de prérogatives élargies qui le rapprochent, dans les faits, d’un véritable chef du gouvernement. Reste une question centrale : le droit suivra-t-il un jour la réalité du pouvoir ?

I. Les pouvoirs du Premier ministre avant la prise du Décret n°2025-623/PRN du 28 octobre 2025
Depuis les événements du 26 juillet 2023, le Niger évolue dans un cadre institutionnel exceptionnel. La suspension de la Constitution, la mise en veille des institutions qui en découlaient et la dissolution des partis politiques ont créé un vide juridique important. Dans ce contexte, les nouvelles autorités disposaient d’une marge de manœuvre totale pour organiser les pouvoirs publics et procéder aux nominations, indépendamment des pratiques politiques habituelles.

La nomination du Premier ministre par le Décret n°2023-20/P/CNSP du 7 août 2023 s’inscrit dans ce cadre. Le choix d’une personnalité issue du monde de la finance reflétait la nécessité de disposer d’un profil technique capable d’affronter les sanctions économiques imposées par la CEDEAO dès le 30 juillet 2023.

L’Ordonnance n°2023-02 du 28 juillet 2023, portant organisation des pouvoirs publics pendant la transition, prévoyait un titre consacré au Gouvernement, mais ne définissait pas les attributions du Premier ministre. Elle indiquait simplement que ces missions seraient fixées par le Président du CNSP, qui pouvait aussi lui déléguer certains de ses pouvoirs. Aucun texte complémentaire n’était toutefois venu préciser ces attributions.

Une première évolution est intervenue avec l’adoption de la Charte de la Refondation du 26 mars 2025. Son article 66-2 énonce explicitement que le Premier ministre « coordonne l’action gouvernementale ». Cette disposition clarifiait le rôle du Premier ministre, qui apparaissait alors comme un primus inter pares, premier parmi ses pairs, chargé d’assurer la cohérence de l’action gouvernementale, mais sans disposer d’un véritable statut de chef du gouvernement.

II. Le Premier ministre depuis la prise du Décret n°2025-623/PRN du 28 octobre 2025 : un chef du gouvernement qui ne dit pas son nom ?
Le Décret n°2025-623/PRN du 28 octobre 2025 marque une étape importante. Il met fin à l’imprécision qui entourait les attributions du Premier ministre et leur confère une portée institutionnelle nettement plus affirmée. Au-delà de la simple clarification, le décret renforce ses pouvoirs et organise leur exercice de manière détaillée.

A. La consolidation de la mission de coordination de l’action gouvernementale
La mission de coordination, déjà prévue par la Charte, est désormais explicitement développée dans le décret. La coordination est entendue comme la capacité à faire fonctionner les différentes composantes du gouvernement comme un ensemble cohérent, garantissant l’efficacité administrative et politique.

Le texte précise que cette coordination porte notamment sur la préparation, la négociation et la supervision des programmes économiques et financiers pluriannuels. Tout en s’interrogeant sur l’étendue exacte de cette attribution,- s’agit-il d’un pouvoir lié à la fonction de Premier ministre ou davantage à celui de Ministre de l’Économie et des Finances ? - il ressort clairement que le décret organise la cohérence des politiques économiques sous l’autorité du Premier ministre.

Le décret lui confie également la coordination de l’action gouvernementale dans les domaines administratif, économique, financier et social. Ces secteurs couvrent plusieurs départements ministériels et impliquent de nombreuses parties prenantes. La mission de coordination vise ainsi à éviter les incohérences, les duplications et les initiatives isolées.

Le Secrétariat général du Gouvernement, rattaché au Cabinet du Premier ministre, conserve à ce titre un rôle central dans l’élaboration et la mise en œuvre des décisions interministérielles.

B. La réalisation de la mission de coordination de l’action gouvernementale
Pour exercer pleinement sa mission, le Premier ministre bénéficie d’un ensemble de moyens définis par le décret.
Il dispose d’abord d’un pouvoir réglementaire, qui l’autorise à prendre les actes nécessaires à l’exécution de ses missions et à la mise en œuvre des lois. Il peut ainsi adopter des décisions ou arrêtés pour préciser ou organiser l’action gouvernementale.

Il exerce ensuite une autorité hiérarchique sur les Ministres d’État, les Ministres et les Ministres délégués. Le texte parle d’« autorité hiérarchique » et non de « supérieur hiérarchique », nuance importante : le Premier ministre ne nomme pas les ministres et ne peut se substituer à eux dans leurs domaines de compétence.

Le décret lui confère également la surveillance des services publics civils de l’État, notamment à travers les inspections et missions de contrôle.

Le Premier ministre préside le Conseil de cabinet, chargé de préparer les dossiers soumis au Conseil des ministres. Il autorise aussi les missions officielles des membres du gouvernement, ce qui lui permet d’en vérifier l’opportunité, particulièrement dans un contexte budgétaire contraint.

Enfin, il est chargé d’arbitrer en premier ressort les litiges entre les départements ministériels.

C. Les limites des pouvoirs du Premier ministre malgré des prérogatives renforcées
Malgré ce renforcement notable, deux limites importantes demeurent.

La première limite découle directement de la Charte de la Refondation.
L’article 66-2 précise que la coordination du Premier ministre s’exerce conformément aux « orientations du CNSP ». L’article 62 va plus loin : le Chef de l’État est « le Chef du Gouvernement ». Le Premier ministre ne propose pas les membres du gouvernement et ceux-ci ne sont pas responsables devant lui.

La seconde limite tient à la nature militaire du régime de transition.
Les domaines de la défense et de la sécurité restent, de fait, hors du champ de coordination du Premier ministre. Même s’il a autorité sur les ministres concernés, la gestion stratégique de ces secteurs relève du Chef de l’État et des organes militaires.

Le Décret n°2025-623/PRN du 28 octobre 2025 clarifie et renforce indéniablement les prérogatives du Premier ministre. Ses attributions élargies, ses moyens d’action et son rôle central dans la coordination gouvernementale rappellent ceux d’un véritable chef du gouvernement. Pour autant, la Charte de la Refondation maintient une distinction nette entre la fonction de Premier ministre et celle du Chef de l’État, chef du gouvernement de manière formelle.

Ainsi, malgré des pouvoirs accrus et une place institutionnelle consolidée, le Premier ministre demeure juridiquement un coordinateur aux prérogatives élargies, et non un chef du gouvernement à part entière. Une révision de la Charte offrirait la possibilité d’aligner la lettre du droit sur la pratique institutionnelle désormais observée.
Par Abdourahamane Oumarou LY - Juriste

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