Niger, Mali, Burkina Faso : la démocratie libérale réclamée par les “renaissants” était-elle réellement effective dans l’espace AES ?

Derrière les apparences de la démocratie multipartite vantée par les puissances occidentales, les peuples du Sahel vivaient-ils réellement dans des États démocratiques ? À travers une analyse critique des systèmes politiques qui prévalaient au Niger, au Mali et au Burkina Faso avant les ruptures institutionnelles, Djibril Baré Maïnassara interroge les limites, les contradictions et les dérives d’une démocratie libérale aujourd’hui largement contestée dans l’espace AES.
Depuis le 26 juillet 2023, des illuminés appuyés par des puissances occidentales se sont donnés pour mission de mettre nos pays à feu et à sang au nom d’un hypothétique retour à un ordre constitutionnel normal, alors en vigueur dans notre pays. Ils ont mis la barre tellement haut que les trois pays du Sahel se sont retirés de la CEDEAO pour se constituer en Alliance des États du Sahel, AES. En 2023, les dirigeants de la CEDEAO et leurs parrains occidentaux avaient même envisagé une intervention armée au Niger pour réinstaller « le président démocratiquement élu », selon le terme consacré.
Dans les trois pays, on parle désormais de Refondation de la République, en opposition avec la démocratie libérale multipartite en vigueur avant les trois putschs qui ont renversé les régimes issus d’élections prétendument libres et transparentes.
La démocratie était-elle en vigueur dans nos trois pays pour que les Occidentaux veuillent la réimplanter par les bombes ? Peut-on qualifier de démocratiques les régimes politiques en vigueur dans les trois pays du Sahel ?
Décryptage
Selon le dictionnaire universel, « la démocratie, basée sur les mots grecs demos peuple et kratos pouvoir, se décline principalement en trois formes selon l’exercice du pouvoir : directe (les citoyens décident eux-mêmes), représentative (des élus décident pour les citoyens) et semi-directe (mélange des deux avec référendums). Elle se caractérise par des principes d’État de droit, d’égalité et de séparation des pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire ».
Selon les variantes liées à la structure des pouvoirs, il existe plusieurs régimes démocratiques :
Le régime parlementaire : le gouvernement est responsable devant le Parlement qui peut le destituer. Le régime présidentiel : il y a une séparation stricte des pouvoirs, le président, chef de l’État et du gouvernement, n’est pas responsable devant le Parlement. Le régime semi-présidentiel : c’est un système mixte, avec un président élu au suffrage universel et un gouvernement responsable devant le Parlement.
La démocratie populaire
À côté de la démocratie libérale, généralement en vigueur dans les pays occidentaux, il est important de souligner qu’il existe la « démocratie populaire ». C’est un terme utilisé pour distinguer les États communistes des démocraties libérales, que les communistes désignent plutôt sous le terme de « républiques bourgeoises » ou de « pays capitalistes ».
Selon les Occidentaux, le terme a été largement utilisé dans un but de propagande pour masquer les pratiques dictatoriales et les inégalités de classe des régimes se réclamant du marxisme-léninisme, imposés après la Seconde Guerre mondiale dans les pays d’Europe centrale et orientale libérés, puis occupés par l’Armée rouge, et composant l’ensemble connu sous le nom de bloc de l’Est.
La démocratie, selon Abraham Lincoln, « c’est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Pour autant qu’on puisse saisir et exprimer les aspirations de l’homme, elles se résument en termes de justice économique, sociale et culturelle, consacrées et garanties par un système politique reflétant la volonté de la majorité. Donc, au regard de son contenu, la démocratie est le système politique qui répond le mieux aux attentes des peuples, quels qu’ils soient. C’est le détournement du pouvoir public à des fins d’intérêts privés qui fait que le citoyen n’accède pas à la jouissance des ressources disponibles, que s’approprient injustement les dirigeants, en complicité avec les puissances extérieures qui les sponsorisent. Achille Mbembe, professeur à l’Université de Johannesburg, l’un des intellectuels les plus en vue de l’Afrique francophone, soutient : « Cela dit, si les Africains veulent la démocratie, c’est à eux d’en payer le prix. Personne ne le paiera à leur place. Ils ne l’obtiendront pas non plus à crédit. »
Dans les trois pays du Sahel, le système démocratique multipartite a été adopté suite au célèbre discours du président François Mitterrand prononcé à La Baule en juin 1990. La constitution de la Ve République française a été mal adaptée, car elle ne cadrait pas avec nos cultures, nos mœurs politiques et nos préoccupations économiques. Nos sociétés sahéliennes sont plus orientées vers un système politique de consensus dans lequel l’arbre à palabre tient une place prépondérante, et où l’âge, la sagesse et l’expérience sont les critères déterminants dans le choix des décideurs, contrairement au système politique occidental où l’argent et la démagogie sont rois. La psychologie de nos populations est différente de celle des Occidentaux, car plus orientée vers une démocratie de consensus, différente de la démocratie de type libéral dualiste, avec une majorité et une opposition. L’État de droit, qui est la matérialisation de la démocratie, implique, outre la séparation des pouvoirs et l’existence d’un pluralisme politique, une justice et une presse indépendantes, ainsi que l’existence d’une société civile comme contrepoids du pouvoir politique. Or, dans les trois pays du Sahel que sont le Burkina Faso, le Mali et le Niger, l’on peut affirmer sans risque de se tromper que dans les systèmes politiques qui prévalaient, la séparation des pouvoirs était plus théorique que pratique. Selon l’essayiste Vincent Hugeux, grand observateur de la scène politique africaine, « l’élection ne fait pas la démocratie, laquelle suppose un système éducatif efficace, une justice indépendante, une administration impartiale, une presse libre, le respect du droit des minorités et un minimum de sécurité, physique comme alimentaire. Quand le ventre est vide, l’urne sonne creux ». Et l’éminent philosophe et penseur Achille Mbembe avait conclu : « Le vote, souvent acheté en contrepartie de libéralités en argent ou en nature, se révèle comme le moyen efficace pour conquérir une position prébendière, offrant de nouvelles opportunités de pratiques prédatrices, et qui n’aurait pas été automatiquement obtenue par le scrutin aléatoire. »Dans son ouvrage sur la démocratie au Niger, feu Sanoussi Tambari Jackou (PSA), de son vivant un observateur plus qu’averti de la scène politique nigérienne, a attribué l’échec de la démocratisation de notre pays à « l’esprit arriéré du peuple nigérien resté attaché à l’autoritarisme, la féodalité, l’esprit de clan et la corruption ».
Peut-on alors, honnêtement, parler de démocratie dans un pays qui ne jouit pas de sa souveraineté, dont le dirigeant a été désigné par les puissances extérieures ?
Dans notre Niger d’avant le 26 juillet 2023, prévalait un système politique semi-présidentiel avec 175 partis politiques légalement constitués, dont 90 % n’allaient jamais affronter les urnes et plus de la moitié ne disposaient même pas de siège. Quant au respect de la charte des partis politiques en vigueur, l’on peut affirmer que la quasi-totalité des partis ne la respectaient pas. C’était un système politique clientéliste basé sur la cooptation, et les députés censés représenter le peuple étaient élus à partir d’une liste de candidats ouverte par région, concoctée par les leaders des partis politiques qui se donnaient la liberté de choisir ceux qui devaient siéger à l’hémicycle.
La séparation des pouvoirs n’était qu’une utopie puisque l’exécutif imposait au législatif ses desiderata. C’est ainsi que nous avons assisté à une opacité totale dans la contraction des prêts par le pays à hauteur de centaines de millions de dollars US sans l’aval de l’Assemblée nationale, ou au déploiement de troupes étrangères sur le sol nigérien dans les mêmes conditions. Quant au système électoral, il était exclusivement fondé sur l’achat des consciences, les fraudes électorales et le détournement des suffrages par une administration et une Commission électorale aux ordres des pouvoirs en place. C’était le cas dans les trois pays du Sahel. Dans son essai, Le mirage démocratique en Afrique, Vincent Hugeux, grand connaisseur du continent africain, a dénoncé tour à tour :
- les Commissions électorales nationales prétendument indépendantes, CENI, mais gravement inféodées au pouvoir, et l’utilisation de fichiers fictifs ou manipulés pour fausser le scrutin dès le départ ;
- l’instrumentalisation de l’État par le candidat sortant à l’élection présidentielle, qui utilise les moyens de l’État et le harcèlement policier pour empêcher une compétition équitable ;
- les modifications de constitution à la veille des élections pour permettre le maintien au pouvoir, qualifiant ces actes de « forfaitures»;
- le fait que le choix des dirigeants se fasse dans ces conditions, non pas sur la base du programme du candidat, mais sur ses capacités financières ;
- les observateurs électoraux prétendument indépendants dont les rapports d’observation, rédigés à l’avance, reprennent, même en cas de fraudes massives, des formules alambiquées classiques du genre : « les irrégularités constatées ne sont pas susceptibles de remettre en cause la crédibilité et la sincérité du scrutin… »
Par ailleurs, la laïcité dans les constitutions des trois pays était conçue non pas sur les fondements de base, mais sur le simple principe de la séparation de l’État et de la religion. À l’origine, depuis des temps immémoriaux, les humains qui désiraient détenir et conserver des pouvoirs et privilèges se sont appuyés sur des complices prétendant détenir des savoirs spéciaux : cosmogonies, théologies, idéologies. Ils étaient chargés de faire accepter aux peuples la légitimité de ce désir. On peut les désigner par le terme de clercs, qui a donné clergé, c’est-à-dire « ceux qui savent ». C’est cette collusion que la laïcité dénonce pour que le pouvoir revienne effectivement au peuple et qu’il soit au service de tout le peuple, y compris dans la répartition de la richesse.
En conclusion, ceux qui croient dur comme fer qu’ils étaient dans un régime démocratique qu’il faut réhabiliter, y compris en s’associant à des terroristes, doivent réviser leur position. La démocratie, comme l’a dit Tahar Ben Jelloun, « n’est pas un comprimé qu’on dissout dans l’eau ».
Djibril Baré
Economiste – Citoyen de l’ AES

