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Le phénomène « Laabou Sanni no/Zentchen Kassa ne » ou la prédisposition à la refondation - Par Abdourahamane Oumarou LY

Comme les évènements du 26 juillet 2023 qui l’ont engendré, le phénomène « Laabou Sanni no/Zantchen Kassa ne » a fait irruption dans le paysage socio-politique du Niger, de façon tout aussi brusque qu’inattendue ; depuis lors, dans les rues, les marchés, encore plus dans les manifestations publiques, il est présent sur toutes les lèvres, telle l’inflation galopante par ces temps qui courent.

Slogan de la lutte anti-troupes  Françaises, le concept « Laabou Sanni no/Zantchen Kassa ne », est vite devenu le « sésame ouvre-toi »,la parole magique qu’il suffisait de prononcer pour écourter un marchandage. Que signifie le phénomène « Laabou Sanni no/Zantchen Kassa ne » (I), dont les prémices remontent aux premières heures de la création de la République jusqu’à son affermissement de nos jours, à travers différentes figures de proue, qui ont porté des idéaux souverainistes et/ou nationalistes (II). Comment expliquer le phénomène (III) devenu le leitmotiv du discours du Président du Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie (CNSP) et de ses compagnons, abondamment relayé sur les médias et les réseaux sociaux (V) et quelles sont ses implications ? (VI) Enfin quelles dispositions prendre pour le rendre pérenne afin qu’il ne soit pas un simple slogan propagandiste ? (V)

La signification du concept « Laabou Sanni no/Zantchen Kassa ne »

Littéralement, le concept « Laabou Sani no/Zentchen Kassa ne » signifie en langues Djerma et Haoussa : « affaire de la Patrie/Nation ». La Patrie désigne étymologiquement, le « pays des pères ». Selon Wikipédia, la version moderne et guerrière dit que « la patrie est le pays, la nation, pour lesquels on est prêt à se sacrifier. » Autrement, c’est ce qui est cher au citoyen, son lien étroit d’appartenance à la communauté.

Pour un meilleur sens, l’on peut traduire la notion par le fait de placer la Patrie au-dessus de toutes considérations liées à l’ethnie, la religion, l’association, le parti politique ou autres. La Patrie d’abord, la Patrie ensuite, la Parie toujours. L’attachement sentimental à la Patrie est mis en avant par la Président John Fitzgerald Kennedy qui édifie à travers cette formule : « ne demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, demande ce que tu peux faire pour ton pays. », en termes clairs, le devoir du citoyen prime sur son droit.

Eu égard à la fulgurance et au succès du concept « Laabou Sani no/Zentchen Kassa ne », des activistes se sont très vite disputés la paternité avant qu’une précision déterminante vienne de M. Tondi Gaweye qui estime que ces deux termes étaient les favoris du Général Seyni Kountché, qui au cours des conférences de cadres, des tournées en profondeur dans le pays y recouraient massivement pour attirer l’attention de ses concitoyens sur le patriotisme et ses implications.  

Si le slogan est en vogue aujourd’hui, force est de constater que des relents patriotiques ont pu être observés, mais souvent étouffés ou combattus, de la période d’avant les indépendances aux années 2000, c’est pourquoi un bref rappel historique s’impose.

Le patriotisme au Niger et ses principales figures politiques

Le mouvement patriotique tire son essence bien avant la formation du Niger en tant qu’Etat. En effet, à chaque occasion de changement qui nécessite la mobilisation des masses populaires, le politique s’appuie sur des figures historiques, en particulier ceux qui ont opposé une résistance à la France. Il plonge donc ses racines dans les royaumes, empires et autres entités qui précédèrent Etat moderne du Niger. De la lutte pour l’indépendance à l’avènement du 26 juillet 2023, les leaders politiques ont tiré sur la fibre patriotique pour légitimer leur pouvoir à l’image de M. Djibo Bakari, le Général Seyni Kountché et le Colonel Tandja Mamadou.

- Djibo Bakari (1922-1998) : syndicaliste et figure du mouvement indépendantiste Nigérien, fondateur de l’Union des forces populaires, le SAWABA, qui a remporté la première élection générale. M. Bakari dont le parti a appelé à voter NON lors du référendum de 1958, comme en Guinée Conakry, milita pour l’indépendance immédiate plutôt qu’à une forme d’autonomie.

- Seyni Kountché : (1931-1987) :  militaire de carrière, dirigea le Niger de 1974 à 1987 ; laisse le souvenir d’un homme intègre, rigoureux et patriote ; on dit de lui qu’il avait le Niger chevillé au corps. Il fit partir les troupes françaises stationnées au Niger ; sur l’échiquier international, il sut défendre brillamment les intérêts de son pays, d’aucuns lui attribuent la paternité du concept «  Laabou Sani no/Zentchen Kassa ne ».

 

- Mamadou Tandja (1938-2020) : militaire et homme d’Etat nationaliste et intransigeant, il dirigea le Niger de 1999 à 2010. Clairvoyant, il dota le pays d’une raffinerie de pétrole qui permet au peuple de tenir face à l’embargo de la CEDEAO, suite aux évènements du 26 juillet 2023, et entreprit une politique de diversification des partenaires. Incompris en briguant un troisième mandat présidentiel pour parachever ses chantiers, il fut renversé par un coup d’Etat militaire. Depuis lesdits évènements, ses discours souverainistes reviennent au goût du jour.

Le point commun aux trois hommes d’Etat est de s’opposer à la France au nom de la souveraineté nationale.

La position de Djibo Bakary ne souffre d’aucune ambiguïté par rapport à la France en demandant aux Nigériens de voter NON au référendum de 1958.  Le Général Kountché, dès son arrivée au pouvoir demanda le départ de l’armée Française du Niger, dénonça certains accords de coopération tels celui de la coopération culturelle. M. Tandja dénonça quant à lui les accords d’exploitation minière ayant abouti à la possibilité pour le Niger de vendre une partie de son uranium sur le marché international.

De nos jours, le patriotisme a pignon sur rue, aidé en cela par une combinaison de facteurs symboliques favorables faisant explicitement référence à la Patrie. L’organe militaire qui dirige le pays (Conseil national pour la sauvegarde de la Patrie) ainsi que le nouvel hymne national (l’honneur de la Patrie) constituent des terreaux favorables à l’éclosion du concept « Laabou Sani no/Zentchen Kassa ne », dont le Général Abdourahamane Tiani, qui le personnifie de nos jours, en fait une anaphore dans ses discours.

Qu’est ce qui explique donc un tel succès retentissant ? 

Quelques tentatives d’explication du phénomène « Laabou Sanni no/Zentchen Kassa ne »

Des explications peuvent être données à l’adhésion du peuple au concept « Laabou Sanni no/Zentchen Kassa  ne » :

  • Un embryon de courant idéologique patriotique et souverainiste préexistant : de tout temps, des partis politiques (suspendus de nos jours), des acteurs de la société civile ont affiché leur « souverainisme » souvent mal compris. Par exemple, l’appel au départ des troupes Françaises ne date pas de la période post 26 juillet 2023, bien que ce soit depuis cette date que cette revendication a pu s’exprimer au grand jour sans musèlement, jusqu’à aboutir ; ce concours de circonstances est résumé par un adage bien de chez nous qui dit que « la chute a coïncidé avec la posture assise » ;
  • L’effet Bandwagon qui entraîne l’adhésion de la masse ou la consommation imitative en marketing ; en effet, il est avéré que la demande d’un produit augmente par le fait que les demandeurs s’alignent sur le comportement d’autres consommateurs. A travers cet effet, des citoyens, peut-être la grande masse, dénommée dans certains milieux la majorité silencieuse, tel un troupeau de panurge suivrait et imiterait aveuglément ceux que les autres font, et cela sous la pression sociale ;
  • La nostalgie : elle concerne les plus âgés qui ont connu les régimes passés dirigés par les hommes cités plus haut, qui avaient fait du patriotisme leur cheval de bataille ; en ces temps-là, la société marchait encore sur des valeurs ;
  • La peur ne serait pas aussi absente ; nombreux sont en effet les individus qui voient d’un mauvais œil l’émergence de ce concept, qui porte gravement atteinte à leurs intérêts personnels égoïstes. Cependant, ne pouvant rien, ils font semblant de suivre la tendance sinon la vague risquerait de les emporter en les livrant en outre au lynchage des réseaux sociaux et des médias ;
  • Le déficit de légitimité : en dépit d’une majorité confortable dans l’Assemblée nationale dissoute et du contrôle de l’ensemble des institutions de la République, les actes de mauvaise gestion du régime déchu ont gravement porté atteinte à sa popularité. Pour ne rien arranger les choses le débat sur la nationalité de M. Bazoum, bien que tranché par une décision de justice, est considéré par un large pan de l’opinion comme un cas d’injustice flagrant.

Le phénomène « Laabou Sanni no/Zentchen Kassa ne », réseaux sociaux, médias et business

Les réseaux sociaux ont largement contribué à propulser la notion « Laabou Sanni no/Zentchen Kassa ne ». En effet, utilisé comme cri de ralliement, chaque message ou appel termine par l’expression magique. Les artistes, les blogueurs, lesTick Tokeurs en font l’appât de l’opinion afin d’engranger le maximum de Followers, de likes. Les leaders du mouvement panafricaniste, Kémi Séba, Nathalie Yamb, Franklin Nyamsi, persona non grata dans certains pays sautent sur l’occasion pour diffuser leur idéologie auprès de la jeunesse et des pouvoirs issus des coups d’Etats.

Invoquer « Laabou Sanni no/Zentchen Kassa », c’est la certitude que la chanson récoltera des vues et fera le buzz ; pas besoin de se ronger les méninges, la simple mention de la Patrie est mobilisatrice et gage de succès. Un artiste dira que la production musicale a été démultipliée depuis le 26 juillet 2023, et la plupart des titres des chansons tournent et retournent le concept dans tous les sens d’une manière redondante. Véritable aubaine pour booster le Showbiz tout en donnant l’occasion aux médias d’étoffer leur discothèque ; le son « Dandali » a du souci à se faire sur les antennes en présence de ce concurrent de taille, qui impacte tout.

Les implications de « Laabou Sanni no/Zentchen Kasa ne »

Le phénomène est à la fois inclusion et exclusion, générateur de rapports nouveaux, souvent asymétriques. « Laabou sanni no/zentchen kassa ne » rime désormais avec citoyenneté responsable, idéal politique que tous les régimes qui se sont succédés avouent leur échec à l’attendre. Les nouveaux patriotes habillés aux couleurs du drapeau national affichent un sentiment de patriotisme exacerbé ; c’est pourquoi ils éprouvent une énorme fierté d’endosser le costume patronyme « Labizé » ou « Dan Kassa » (littéralement fils de la Patrie) ; aussi se bousculent-ils massivement au portillon pour revendiquer cette étiquette. De ce point de vue, le concept est rassembleur, et s’adressent à tous les compatriotes « nourris des mêmes idéaux » comme le clame l’hymne national. Par conséquent, il est inclusion par excellence.

 Également, il peut se décliner sous une forme interpellative et poser la question des capabilités auxquelles ne veuille pas faillir un citoyen digne de ce nom. Lorsque l’on questionne : « Laabou sanni ? » ou « Zentchen Kassa ? » (ou qui est concerné par une affaire de la Patrie/Nation ?), le patriote convaincu se doit de  répondre : « Kaala labizé » ou « Sai dan Kassa » (c’est à dire digne d’un vrai patriote). La réponse à donner se devrait de l’être avec la manière : une voix claire et forte qui rassure sur la capacité du répondant à relever les défis présents et à venir, en se bombant la poitrine.

A la posture de laabize/yan kasa s’oppose la posture de ceux qu’on peut qualifier d’apatrides en s’affichant comme les antonymes des laabize, ceux qui ont fait le choix des chemins du diable, et pensent qu’après eux le déluge, en réclamant une intervention militaire, un embargo contre la Patrie, en faisant prévaloir l’instinct grégaire, en demandant à sacrifier la Patrie. Sont-ils vraiment « Labizé » ou « Dan Kassa ? La réponse est négative ; analyse faite, ils scellant leur auto exclusion du contexte « Laabou Sanni no/Zentchen Kassa ne », un outil générateur d’un citoyen modèle et d’autorégulation des rapports sociaux.

Le phénomène, générateur de citoyen modèle et de rapports nouveaux

Force est de constater que le citoyen de l’après 26 juillet 2023 est d’un type nouveau. Résilient, déterminé à assumer son destin par lui-même, au lieu de compter sur les autres. Ses rapports tant avec les tiers qu’avec l’Etat subissent le même bouleversement.  Dans les rapports entre les citoyens, le phénomène « Laabou Sanni no/Zentchen Kassa ne » est vu sous le prisme apaisant et pacificateur, et est en voie de générer potentiellement un citoyen modèle, tolérant, compréhensif et attentif. Être dans la peau d’un tel citoyen, le fait déjà se départir de certaines tares observables chez le commun du Nigérien. Ainsi, le phénomène contribue-t-il à la compréhension mutuelle ; par exemple lorsqu’un accrochage mineur survient entre usagers de la route, pas de constat, le pardon mutuel vite accordé ; par ailleurs, invoquer « Laabou Sanni no/Zentchen Kassa ne » peut assister dans les courses au marché lors d’un marchandage avec des chances de bénéficier d’une remise.

Dans les rapports des citoyens avec l’Etat, on note une certaine prédisposition à répondre aux appels des autorités. En témoignent le rôle déterminant des brigades de veille au rond-point de la Patrie, la forte mobilisation affichée lors du faux vrai appel du recrutement de volontaires pour la défense de la Patrie. Des opportunités sont donc à saisir par les gouvernants afin de transformer la détermination du citoyen nouveau dans les actions de développement dont quelques indications seront données dans la dernière partie de cette contribution.

Le plus dur dit-on, ce n’est pas de parvenir au sommet, mais de s’y maintenir, surtout après des victoires d’étapes remportées de haute lutte notamment avec le départ de certaines troupes d’occupation. D’où la nécessité de mener la réflexion en vue de consolider les acquis.

Les perspectives du concept face aux vicissitudes du temps ou comment le pérenniser l’esprit ?

La chercheuse Américaine Fiona Broome a décrit la fausse croyance partagée au sujet d’un évènement qui ne s’est pas produit et l’appelé « effet Mandela ». En l’espèce, loin de s’agir d’un tel phénomène, le phénomène « Laabou Sanni no/Zentchen Kassa » est bel et bien réel et il convient d’en assurer la survie et la pérennité, au-delà de l’effet de mode, qui est femme, donc capricieuse. Afin de ne pas laisser s’estomper l’élan mobilisateur né, il urge d’y surfer en tirant le meilleur parti, à travers notamment :

  • Premièrement, en assumant pleinement le coup d’Etat ; tant est que la mal gouvernance est l’une de ses causes, les responsables de cette décadence ne devraient pas apparaître, par ruse ou malice, en première ligne et revendiquer la réussite de la transition, sans reddition des comptes, ni passer par la case justice ;
  • Deuxièmement en investissant l’énergie en veilleuse depuis la fin des manifestations dans les travaux d’intérêt général ; combien de rues de grandes villes, l’énergie déployée dans une seule manifestation drainant 10.000 participants, pouvait elle servir à nettoyer ? Combien de classes en dur cette énergie pouvait-elle aider à construire, en remplacement des classes en paillotes ? Combien de routes construites ou de rizières minutieusement travaillées ?
  • Troisièmement, en systématisant l’éducation à la citoyenneté afin que le citoyen soit éclairé sur ses droits et ses obligations ; des thèmes tels que les attributs de la République, le civisme fiscal, la courtoisie au volant feront un grand bien à lui-même et à l’Etat ;
  • Quatrièmement, en créant un Ministère chargé du Patriotisme, de la citoyenneté et de la mobilisation populaire afin de maintenir la flamme de l’éveil, de la transformation et du changement ;
  • Cinquièmementen rétablissant le Ministère chargé de la Promotion de la femme et de la protection de l’enfant : quoiqu’on en dise le rôle de la femme dans la gestion des évènements a été déterminante, la moindre des choses est de le lui reconnaître et de tenir compte de ses spécificités.

La chanson ne dit-elle pas, qu’éduquer une femme, c’est éduquer toute une…Patrie !

Le concept « Laabou Sanni no/Zentchen Kassa » est prédisposition au développement ; munis de cet adjuvant dopant, les propos de William Fredrick Halsey Jr nous rassurent que tout est possible : « il n’y a pas de grands peuples dans le monde, seulement de grands défis que les gens se lèvent pour relever. »

Abdourahamane Oumarou LY

Essayiste/analyste politique