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Baptême de la rue Diouldé Laya : le mérite immortalisé

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Ce mardi 24 février 2026, la ville de Niamey a posé un acte dont la portée résonnera bien au-delà de nos frontières : le baptême de la rue Diouldé Laya. Cette voie, qui part du portail de l'Hôtel de Ville, longe le Petit Marché et aboutit au rond-point Maourey, porte désormais le numéro Niamey Bas (NB) 25. Par ce geste, ce n'est pas seulement une rue que l'on célèbre, mais une trajectoire exemplaire : celle d’un homme qui a traversé le siècle avec l’humilité de ceux qui portent le monde en eux.

Baptiser une rue au nom de Diouldé Laya est un acte d’immortalisation mémorielle. En tant qu’éminent sociologue et ancien directeur du CELHTO, il a consacré sa vie à documenter que la parole est une archive et que les récits des griots sont des sources historiques viables. En gravant son nom sur cette plaque, la société opère une transition symbolique. Ce geste permet de lutter contre la « seconde mort », celle de l’oubli, en garantissant une pérennité sociale. En devenant une adresse, le nom de Diouldé Laya est désormais vocalisé quotidiennement par les citoyens, usagers de la Rue NB 25, s’assurant ainsi que le chercheur demeure un point de repère vivant dans l’histoire de la Nation nouvelle.

Sur le plan sociologique, donner le nom de ce penseur à une artère urbaine permet de réconcilier le rural et l’urbain. Ses travaux sur le monde rural et les systèmes de solidarité ont permis de comprendre le Niger dans sa diversité humaine. Une rue, dans la pensée africaine, est comme un puits. C’est une extension de la maison et un lieu de brassage social où naissent de nouveaux langages et de nouveaux modes de vie. À cet effet, la Rue NB 25 symbolise ce carrefour de la sagesse où l’on règle les différends et où les classes sociales se mélangent, reflétant l’analyse de Laya sur la capacité des sociétés traditionnelles à s’adapter au monde contemporain sans perdre leur âme, dans un esprit de tolérance.

Diouldé était l’homme du désintéressement absolu
Ascète du savoir à une époque où la connaissance se marchande et où les titres académiques supplantent parfois les noms de famille, il est resté d’une sobriété exemplaire, bien qu’il fût un monument vivant sollicité par les plus grandes institutions internationales. Il aurait pu tout obtenir : privilèges, honneurs, fortune. Il a décliné des offres d'or venues de l’étranger qui auraient pu faire de lui un homme opulent et de ses héritiers des magnats de l’immobilier. Son seul luxe fut son intégrité ; son unique ambition, celle de bâtir pour la postérité.
Si Boubou Hama a imaginé la « Vallée de la Culture », Diouldé Laya en fut l’architecte à travers deux piliers majeurs : l'Institut de Recherches en Sciences Humaines (IRSH) et le Centre d'Études Linguistiques et d'Histoire par la Tradition Orale (CELHTO). Le premier est mondialement reconnu pour ses recherches archéologiques — des dinosaures au Cavalier de Boura — et ses manuscrits anciens ; le second demeure le grenier de la recherche sur l'oralité en Afrique.

Un carrefour des savoirs
Sous son impulsion, le Niger est devenu un pôle incontournable où convergeaient les plus grands esprits : Joseph Ki-Zerbo, Amadou Hampâté Bâ, Jean Rouch, Cheikh Anta Diop, Djibril Tamsir Niane ou encore Adama Ba Konaré.
En tant qu'anthropologue, Diouldé Laya privilégiait une méthode adaptée aux réalités africaines. Pour lui, l’enfant et le vieillard détiennent chacun une part de vérité : le premier par l'objectivité de ce qu'il a appris, le second par l'épaisseur de son expérience. Sur le terrain, il préférait les galettes de la vendeuse de rue aux croissants des épiceries, et la natte usée du paysan aux tapis d’Orient.

Il resta, sa vie durant, le petit berger adepte de la marche à pied. Chaque jour, il rejoignait son bureau en marchant, dédaignant les voitures de service et le protocole auxquels ses fonctions de directeur du CELHTO — durant 20 ans — et de représentant de l’OUA lui donnaient droit. On retient de lui cette repartie célèbre : « Non merci, je suis pressé », lançait-il aux automobilistes qui voulaient le prendre en course en le voyant marcher.
Diouldé Laya nous a enseigné que la vraie richesse ne s’accumule pas, elle se transmet.

La RNB 25 : désormais une rue-boussole
L’attribution du nom de Diouldé Laya à la rue la plus commerciale de Niamey est un acte de réappropriation territoriale et une boussole identitaire pour la jeunesse. En remplaçant l'anonymat des rues par une figure locale majeure, la cité affirme sa souveraineté. La rue Diouldé Laya se transforme alors en un outil de transmission intergénérationnelle, tel un vieillard à la disposition des enfants dans un monde en perte de repères. Dans la cosmogonie africaine, le grand homme devient un ancêtre protecteur ; ainsi, placer ce tronçon sous le patronage de Diouldé Laya, c’est s’assurer que l’esprit du sage continue de guider ses concitoyens sur le droit chemin. En effet, à un moment où être membre d’une structure de l’USN permet d’accéder au tapis rouge, peu de personnes savent qu'en 1958, alors que ses contemporains rêvaient de carrières politiques, Diouldé travaillait à la création de l'Union des Scolaires Nigériens (USN), dont il fut le premier Secrétaire Général suite au congrès de 1960 tenu à Tessaoua. Il incarnait l’esprit révolutionnaire et l’intellectuel engagé contre la colonisation, ce qui lui valut d'être mobilisé de force dans l’armée coloniale alors qu'il était en classe de Première, et envoyé au centre d’instruction de Parakou. C'est ce même humanisme qui fit de lui l'un des artisans de la pénalisation de l’esclavage au Niger.

Heureux suis-je d'avoir vécu à l'ombre de ce baobab
Nos liens transcendaient les générations. J’ai connu Diouldé Laya dans toute son humanité : je l’ai vu sourire, pleurer, danser. Chacune de ses expressions révélait un état d’âme particulier. J’ai marché à ses côtés, de jour comme de nuit, lors d’occasions marquantes au cours desquelles il me livrait des confidences sur sa vie.

Je garde en mémoire une mission à Bawgal, dans le département de Téra, sur les serpents d’eau et le mythe de Toula, qu’il transforma à mon profit en séance d’initiation à la collecte de textes oraux en contexte rituel. Je me souviens d'un pèlerinage sur deux sites symboliques de la vie de Boubou Hama : nous avons visité, en compagnie d’une pléthore de gamins auxquels il ne cessait de poser des questions insolites, la tombe de la grand-mère de Boubou Hama — une figure historique de la zone pour sa prouesse guerrière dont parle l’épopée Zalanga Boulo — ainsi que le champ de manioc du grand-père, là où les tirailleurs prirent Boubou de force pour l’amener à l’école coloniale. Je me rappelle aussi des rencontres avec des personnalités comme Joseph Ki-Zerbo, Jean Rouch, Djibril Tamsir Niane et bien d’autres autour d’un petit-déjeuner au CELHTO, des moments solennels d’échanges et d’état des lieux des travaux de chacun.

Diouldé ne m’a pas seulement transmis un savoir-faire, il m’a confié une clé magique de l’existence. Son nom seul fut pour moi un passeport international. Je me souviens d'une simple note de sa main qui m'ouvrit les portes et m'attira la bienveillance du Professeur Ano N’Guessan, titulaire de la chaire UNESCO en littérature orale, qui fut mon directeur de thèse.
Je revois encore cette nuit du 18 février 2004 suspendue où, aux côtés de Jean Rouch, nous assistions à la projection de son ultime œuvre, dans laquelle Diouldé incarnait un personnage grec. Rouch lui lança alors ce sombre présage : « Diouldé, je vais au pays du non-retour. » Le lendemain, le destin frappait : Rouch s'éteignait dans un accident. Je me remémore la ferveur des débats entourant sa dernière demeure, alors même qu’il m’avait demandé de l'accompagner au Centre Culturel Franco-Nigérien. Lorsqu'enfin son testament trancha en faveur de la terre nigérienne, Diouldé leva le poing fermé, signe d'une ultime victoire pour notre sol.

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J’ai eu le privilège de l’accompagner jusqu’à son dernier souffle ce 27 juillet 2014. J’étais parmi les trois personnes à entrer dans la morgue pour la levée du corps, moment de solitude sacrée malgré la foule immense venue lui rendre hommage à l'extérieur.

Ce 24 février 2026, lors du baptême de cette rue qui débute à la place Djibo Bakary, la douleur de sa perte s'efface devant la fierté de la reconnaissance. Cette plaque est plus qu'un repère géographique ; elle rappelle à chaque passant que la connaissance sans humilité n'est que ruine de l'âme. Ses huit enfants, restés dans une discrétion absolue, découvrent qu’ils sont les héritiers d’un trésor inépuisable : le nom d’un homme qui incarnait le devoir accompli et le sens de la bienfaisance.
Repose en paix, Maître. La marche vers la perpétuité ne fait que commencer. Ton livre de vie ne sera jamais refermé.

Dr Saley Boubé Bali
Chef de département Lettres, Arts et Communications
Université André Salifou

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