Niger - Ghana : la diaspora zarma, entre mémoire migratoire et nouvel exode depuis la région de Tillabéri
Des Nigériens célébrant l’intronisation de leur chef à Accra (Ghana)
Depuis des siècles, les populations zarma de la vallée du fleuve Niger — notamment dans les actuels départements de Tillabéri, Say, Kollo et Torodi — entretiennent une culture de mobilité profondément ancrée dans la vie sociale et économique. Bien avant la période coloniale, les jeunes hommes effectuaient déjà des déplacements saisonniers vers les régions plus humides du sud pour chercher du travail, pratiquer le commerce ou intégrer des réseaux caravaniers.
À partir du début du XXᵉ siècle, cette migration s’intensifie vers la Gold Coast, l’actuel Ghana. Les Zarma sont alors attirés par le développement économique de la colonie britannique, la demande en main-d’œuvre dans les mines, les plantations de cacao et les chantiers urbains. À cela s’ajoutent la pression fiscale et les sécheresses récurrentes au Sahel, qui fragilisent les économies rurales et poussent de nombreux jeunes à tenter leur chance au sud.
Cette mobilité va progressivement se structurer. Les Zarma créent des réseaux communautaires et villageois qui facilitent le voyage, l’installation et l’entraide, au point de faire émerger, au fil des décennies, l’une des plus anciennes communautés nigériennes du Ghana.
Un nouvel exode : Tillabéri en première ligne
À la migration zarma traditionnelle vers le Ghana s’ajoute, depuis une décennie, un phénomène nouveau : l’exode forcé provoqué par l’insécurité dans la région de Tillabéri.
Depuis 2016, la chute des activités agricoles et pastorales, combinée au dépeuplement de plusieurs villages, a poussé de nombreuses familles au déplacement interne, tandis que des milliers d’autres ont quitté le pays.
Une diaspora zarma ancienne et discrète, devenue plus visible
Les communautés zarma du Ghana, parfois installées depuis trois ou quatre générations, sont aujourd’hui présentes dans plusieurs grandes villes du pays. Kumasi demeure un centre historique de la diaspora zarma, Tamale attire de nombreux Nigériens grâce au commerce et à l’agriculture, tandis qu’Accra concentre des migrants orientés vers le commerce, les petits métiers, la logistique, la restauration et les services.
Cette diaspora participe activement à l’économie ghanéenne, tout en maintenant des liens étroits avec le Niger. Les transferts financiers aux familles, la construction de maisons au pays, la participation aux cérémonies religieuses et communautaires, ainsi que les voyages saisonniers pour les fêtes ou les récoltes, témoignent de la force des attaches transnationales.
Dans le même temps, cette communauté joue un rôle croissant dans l’accueil des nouveaux venus de Tillabéri. Ses réseaux de solidarité, souvent informels mais particulièrement efficaces, facilitent l’accès à un premier logement, à un petit emploi, à un soutien moral et à une insertion progressive dans les tissus urbains ghanéens.
Mémoire migratoire : une présence évoquée par le cinéma
La migration zarma vers le Ghana a été immortalisée par le film « Jaguar », réalisé en 1967 par Jean Rouch et Damoure Zika, qui suit trois jeunes Nigériens partant travailler sur la Gold Coast. Cette œuvre pionnière offre l’une des premières représentations cinématographiques africaines de cette mobilité sahélienne et demeure un témoignage précieux pour comprendre la profondeur historique de cette aventure humaine.
Un récit à préserver et à transmettre
Revenir sur la migration des Zarma du Niger vers le Ghana, c’est d’abord mettre en lumière une mémoire collective faite de courage, d’initiative et d’endurance. C’est rappeler que les liens entre le Sahel et le Golfe de Guinée ne datent pas d’aujourd’hui, mais s’inscrivent dans une longue histoire de circulations humaines, commerciales et culturelles.
C’est aussi rappeler que la diaspora nigérienne ne se limite pas à l’Europe ou à l’Amérique du Nord. Elle s’enracine d’abord en Afrique, au Ghana, au Togo, en Côte d’Ivoire ou au Bénin, dans ces espaces où des générations de Nigériens ont vécu, travaillé, fondé des familles et contribué à tisser des sociétés plus ouvertes, solidaires et interconnectées. Cette présence ancienne exprime une réalité panafricaine profonde : celle d’un continent où les mobilités, les échanges et les liens humains dépassent les frontières héritées de la colonisation, et où les peuples continuent de bâtir ensemble une histoire commune.
À l’heure où des villages entiers se vident et où les bras valides quittent le pays, ces trajectoires migratoires interrogent plus que jamais la nécessité de renforcer la sécurité, l’inclusion économique et la coopération régionale. Dans cette perspective, la politique du Niger vise à sécuriser durablement la région de Tillabéri, à restaurer la présence de l’État et à promouvoir un développement local fondé sur l’agriculture, l’élevage, l’éducation, les infrastructures et les services sociaux de base, afin de créer des alternatives crédibles à l’exil.
Boubacar Guédé (Nigerdiaspora)