Audio-bilan? : Par Niandou Ibrahim

Audio-bilan? : Par Niandou IbrahimUn audio pour le moins ahurissant attribué au Ministre de la défense de la République du Niger circule actuellement sur les réseaux sociaux. En l’écoutant, je me suis posé plusieurs questions. Est-ce bien le Ministre ou est-ce un faux ? Une voix tierce enregistrée et allouée sciemment au Ministre ? La voix du Ministre mais enregistrée incognito ? L’enregistrement est-il diffusé avec ou sans son consentement ? La voix est enregistrée en toute vraisemblance lors d’une réunion, mais quelle réunion ?...Toutes ces incertitudes, cependant, ne peuvent nous dissuader d'analyser l'objet en question, aussi incroyable et douloureuse puisse-t-il paraître pour ceux qui aiment notre pays. Si cet audio se confirme être la voix du Ministre de la défense nationale du Niger, il révélerait trois aveux, à mon sens.

Cet audio est d’abord l’aveu d’échec du régime au pouvoir sur la gestion de la défense nationale, marquée par les détournements des ressources financières. Alternative Espace Citoyen montre dans  « regard citoyen sur le budget 2019 » que le budget du Ministère de la défense est passé de 42,5 milliards en 2011 à 127,6 milliards en 2017 au détriment de tous les autres secteurs d’amélioration des conditions de vie des citoyens. Paradoxalement, les citoyens ne sentaient pas une modification majeure dans la reprise en main du terrain, le renversement de tendance face aux forces du mal qui nous harcèlent. Toutes les formes de voix possibles se sont relayées depuis des années pour tirer la sonnette d’alarme et attirer l’attention du Président de la République sur les malversations apparentes et l’inefficacité ressentie de sa gestion en matière de sécurité. Les Partis de l’opposition, les organisations de la société civile, des nombreux citoyens qui ne sont mû que par leur fibre patriotique ou la douleur d’une perte, ont dénoncé, conseillé, manifesté ce sentiment que « …La sécurité est, en toute évidence, plutôt un sein nourricier qu’une préoccupation prioritaire… » pour les dirigeants de notre pays (Communiqué MPN/IDH/mars 2019). Le gouvernement et ses porteurs d’eau n’ont pas daigné réagir à ces interpellations. Quand ils l’ont fait, c’était pour les qualifier de putschiste, les emprisonner ou interdire leur sortie pour motif de risque de « trouble de l’ordre public ».

Cet audio fait ensuite un aveu de l’échec moral du pouvoir en place au Niger. Dans cet audio, le Ministre nous révèle que le Président de la République était au courant des détournements de fonds au Ministère avant de le nommer, le 20 septembre 2019. «…Quand le Président m’a appelé pour me dire qu’il va me nommer comme Ministre de la défense, il m’a dit voilà ce qu’il attend de moi : de graves abus et malversations qui sont commis et il me dit que je veux que tu enlèves les gars de là-bas… » dit-il. Depuis, il y a eu les successives hécatombes d’Inatés, de sanam, de Chinagodar, de Ayorou, de Gueskerou, de Nguigmi etc …occasionnant des centaines de morts parmi les militaires qui doivent nous défendre et les civils désemparés. Dans l’audio, le Ministre dit « …les enfants souffrent…les moyens ne sont jamais arrivés à destination. Il y a des fusils et des munitions achetés mais sur le terrain, certaines cartouches de mauvaise qualité ne détonnaient pas, donc inactives…Si les moyens avaient été utilisés à bons escients, les résultats obtenus allaient être deux, trois fois plus importants ». Jusqu’à cette fin février où (par accident?) est rendu public le fameux audio, le Président de la République et les membres du gouvernement (les députés aussi, selon le Ministre) ont continué à faire semblant d’ignorer ce qui se passe dans leurs couloirs et ses effets sur le terrain, à servir des discours agressifs et culpabilisants vis-à-vis des activistes nationaux. J’essaie de comprendre rétroactivement ce que ressentait et exprimait le Président de la République dans ses récents propos où il disait « Les terroristes cherchent des relais au sein de la population pour les aider à défaire ces alliances » ou encore « A notre niveau, nous essayons de renforcer les capacités de nos FDS, leurs capacités opérationnelles…. ». Le Président de la République est certains de ses Ministres au moins savaient mais n’ont ni sanctionné ni communiquer avec les citoyens avec transparence.

Cet audio fait, enfin, l’aveu d’un bilan socio-économique désastreux du régime en place : A son investiture , le Président de la République a pris l’engagement solennel d’œuvrer afin qu’en 2020 il y ait « un Niger radicalement transformé, un Niger où les institutions démocratiques seront plus fortes, un Niger où la lutte contre la corruption aura progressé, un Niger où les inégalités auront reculé et la classe moyenne se sera renforcée, un Niger uni, en paix et en sécurité, un Niger où « la faim zéro » est une réalité, un Niger bien équipé en infrastructures de toutes sortes, un Niger qui aura progressé sur la voie de sa transition démographique, un Niger où l’école sera gratuite et obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans, un Niger où 40% de nos enfants fréquenteront les centres de formation professionnelle et technique et en sortiront avec un métier, un Niger où les universités formeront les cadres parmi les plus compétents de la sous-région, un Niger où l’accès aux soins de santé, à l’eau potable et à l’assainissement sera garanti, un Niger où les emplois, notamment pour les jeunes, seront, abondants, en fin un Niger résolument engagé dans la réalisation de l’unité de notre continent ». Les nigériens attendent ce Niger radicalement transformé.

Le Niger est radicalement transformé, oui, mais à mon sens, pas dans la direction souhaitée.

Les institutions traditionnelles et républicaines sont mises au pas, taillées sur mesure ou caporalisées par le Parti au pouvoir. Le gouvernement est pléthorique, sans cohérence et affairée; l'Assemblée Nationale est transformée en chambre d’enregistrement; les institutions judiciaires subissent des pressions continues etc…

La corruption n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui au Niger. La liste des scandaleuses affaires douteuses ignorées ou impunies ne cesse de croitre.

Les inégalités se sont accrues. « La faim zéro » et « les nigériens nourrissent les nigériens » se sont révélés comme des creux et stériles slogans. Les ressources publiques de soutien aux "deux mamelles" (agriculture et élevage) de l’économie nationale ont été diminué progressivement année après année, au point où, selon le Ministre de l’agriculture en 2020, 6000000 personnes n’ont pas produit suffisamment pour se nourrir (revue de presse OCHA , 15-21 février 2020). Bon an mal an, en y ajoutant les personnes structurellement démunies, ou frappées par les diverses autres crises persistantes par la faute de ces mauvaises politiques, on a jusqu’à deux tiers des nigériens qui stagnent dans l’insécurité alimentaire ou plongent dans une misère noire. La croissance d’une certaine criminalité, l’assaut des mendiants et l’émigration combattus si vigoureusement par le régime en place ont des causes. Selon « l’enquête conjointe sur la vulnérabilité à l'insécurité alimentaire des ménages au Niger » conduite par le gouvernement en novembre 2018, 41, 5% des nigériens étaient en insécurité alimentaire ou à risque. Le rapport Afro-baromètre estimait, lui, que Deux-tiers des Nigériens disent avoir manqué de nourriture, « quelques fois », « plusieurs fois », ou « toujours » au cours de l’année. En février 2019, 2,3 millions de nigériens avaient besoin d’aide humanitaire, selon le document validé du Programme de partenariat 2019-2021 UNICEF – Niger.

En matière d’infrastructures routières et ferroviaires, les promesses non-tenues (RTA, Route Gaya, Chemin de fer…) se la disputent avec les fiascos scandaleux et inexplicables des fêtes tournantes, des ronds-points et échangeurs surfacturés et mal-alloués (Lettre N°5 du Directeur du contrôle de la réglementation du 13 juillet 2011 par exemple).

A la place des 25% des ressources de l’Etat promises pour l’éducation, les dépenses de ce secteur ne représentent que 13,36% des ressources du budget général de l’État pour l’exercice 2019 selon « le regard citoyen sur le budget » (AEC). Cette négligence incompréhensible et impardonnable, couplé au mépris exprimé vis-à-vis des acteurs de l’école a un effet dévastateur sur le système éducatif dans ses dimensions quantitatives et qualitatives. La moitié des enfants de 7 à 16 ans ne sont pas scolarisés (document validé du Programme de partenariat 2019-20121 UNICEF – Niger, février 2019). Pour ceux qui sont scolarisés, peu suit des cours dans des conditions matériel et pédagogique propices à un apprentissage efficace.

Les Universités connaissent des véritables blocages, si ce ne sont des drames, directement dus à l’immixtion exagérée du gouvernement et les rapports conflictuels induits continuellement. Entre les privations prescrites par les budgets insuffisants alloués et les grèves imposés aux enseignants et aux étudiants, l’année académique s’étale en réalité sur deux ans dans plusieurs facultés.

La moitié des enfants nigériens n’ont pas accès aux soins de santé de base ; 52% des enfants nigériens ne sont pas complétement vaccinés ; 42% des enfants nigériens souffrent de retard de croissance; 87% de la population n’a pas accès au service d’assainissement de base  (document validé du Programme de partenariat 2019-20121 UNICEF – Niger, février 2019).

En résumé, on retient que « les prévisions des dépenses des secteurs sociaux (enseignement, santé, protection sociale, loisirs, culture, culte, logements, équipements collectifs) […] ne représentent que 20,90% des dépenses totales inscrites au budget de l’État pour l’exercice 2019. En 2018, elles […] représentaient 19,28% des dépenses totales», selon le rapport « regard citoyen sur le budget de l’état 2018-2019 ».

Dans l’audio qui circule (qui a fuité ?), le Ministre avoue que les faits révélés par l’audit du Ministère de la défense est si grave que leurs camarades qui en sont responsables méritent la mort comme sanction. Cela est un aveu d’échec du régime, qui a encore, en toute évidence, beaucoup d’audits à faire ou à se faire faire; beaucoup de monstres à sortir des tiroirs, et de cadavres à sortir des placards, vue les scandales qui émaillent sa gouvernance. Les nigériens doivent barrer la route à toute velléité de continuation de cette mafia aux destinés de notre pays..

Niandou Ibrahim, agriculteur et écrivain

 

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