Lettre au “président de la République” Monsieur le “Président”, Comment un chef d’État nigérien peut-il s’afficher avec des séparatistes maliens ?

Je vais vous le dire sans tabou, pour parler comme votre Premier ministre, Brigi Rafini. Vos compatriotes sont très nombreux, et ils se recrutent jusqu’au sein de votre parti politique, le Pnds Tarayya, à croire et même à soutenir que vous êtes formellement contre la tenue du dialogue politique annoncé pompeusement, il y a un peu plus d’un mois. Un temps fou que l’opposition, qui veut éviter les expériences amères et décevantes, voire affligeantes, qu’elle a connues en matière de dialogue politique, attend le cachet du chef de l’État que vous êtes. Personnellement, j’ai parié que vous êtes contre le dialogue politique et que vous ne feriez jamais ce qui était attendu de vous. J’en sais, des choses. Beaucoup de gens s’étonnent que vous refusiez d’apporter caution et soutien au dialogue politique annoncé alors que vous n’ayez trouvé aucune gêne à prendre parti dans la lutte de positionnement au sein du Pnds. Ils oublient ou feignent d’oublier que vous avez, à maintes reprises, parlé et agi comme un partisan, au mépris total de vos fonctions de chef d’État, de votre serment et des conséquences éventuelles sur l’état de la nation. Je ne suis ni surpris ni même offusqué, même si par ailleurs j’ai fondé l’espoir que vous vous surpassiez, pour une fois. Cet espoir, je l’avoue, est mince, très mince si je dois me fonder sur votre passif au cours de ces neuf années de gouvernance. Je peux, à l’occasion, évoquer d’innombrables cas dans lesquels vous avez amplement donné raison à ceux qui ont toujours soutenu que vous avez un mépris royal pour votre peuple. Cependant, je m’étais laissé gagner par l’éventualité de vous voir surprendre vos compatriotes.

 Monsieur le “Président”

Je dois dire, et vous vous en rappelez sans doute, vos déclarations de vouloir partir à l’issue de ces élections générales en 2020- 2021 ne m’ont jamais épaté ou séduit. Je suis un homme pragmatique et je sais que le bruit n’a jamais accouché de belles choses. Les belles intentions, pour tout dire, ne se chantent pas. Ce détour sur la question de votre départ, je l’ai voulu pour faire comprendre à ceux qui attendent encore votre implication personnelle dans la tenue du dialogue politique doivent se désillusionner. Votre silence est un refus catégorique et c’est bien dommage pour les Nigériens d’avoir à la tête de l’État quelqu’un qui fait exactement le contraire de ce qui est  attendu de lui, qui agit à contre-courant des aspirations de son peuple. Dans ce registre, à l’instar de très nombreux compatriotes, j’ai été offusqué d’apprendre que vous avez reçu des membres influents de l’Azawad, ceux-là même que vous avez accusés publiquement d’être de connivence avec les terroristes qui endeuillent les familles nigériennes. Ainsi, après avoir déclaré que « Kidal est une menace pour la stabilité intérieure du Niger », que tous les terroristes qui tuent, pillent, saccagent et brûlent au Niger sont refugiés dans cette localité malienne, vous vous affichez aux côtés des mêmes personnes, en photo de famille.

 Monsieur le “Président”

Ainsi, mine de rien, du jour au lendemain, vous avez fumé le calumet de la paix avec des gens que vous considériez, il y a peu, comme un danger, une menace contre le Niger. Que s’estil passé pour que vous changiez de fusil d’épaule en si peu de temps ? Ont-ils cessé d’être ce refuge de terroristes et de bandits que vous dénonciez ? Dès le départ de ce feu d’artifice que vous avez allumé, j’ai parlé de cinéma. L’histoire n’a pas été longue à me donner raison. Et je dois vous dire que votre acte, comme tous ceux que j’ai régulièrement dénoncés et condamnés depuis de longues années, est d’une gravité extrême. Outre le fait que vous vous êtes affiché en ami avec ceux qui tuent et pillent au Niger, ceux qui s’attaquent à l’intégrité territoriale de notre pays, ceux qui terrorisent des populations nigériennes afin de les chasser de leurs terroirs naturels, vous avez également posé un acte que vos compatriotes trouvent déloyal vis-à-vis du Mali. Le chef de l’État nigérien qui reçoit des séparatistes maliens ! Il faut vraiment oser le faire pour y croire.

Monsieur le “Président”

Avec vous, croyez-moi, c’est avec regret que je vous le dis, mais un conseiller qui ne place pas son supérieur en situation d’apprentissage ne mérite pas son poste. Avec vous, ce n’est pas seulement la gestion des affaires publiques qui a été chaotique, il y a également la diplomatie qui a été mise à rude épreuve. Comment un chef d’État nigérien peut-il s’afficher avec des séparatistes maliens ? Le prochain président de la République du Niger doit savoir dès à présent qu’il doit, au nom du Niger et de son peuple, des excuses au peuple malien. Le Niger et le Mali sont deux pays aux liens séculaires d’amitié et de fraternité et aucun Nigérien n’aurait sans parié qu’un jour, un chef d’État de son pays se ferait prendre en photo de famille avec des séparatistes maliens. Manifestement, les motivations qui vous ont poussé à fumer le calumet de la paix avec des gens qui, par delà le refuge qu’ils offrent, selon vous, aux terroristes qui font couler le sang de nos compatriotes, sont avant tout des séparatistes maliens, ont été très fortes. À quoi avez-vous succombé pour vous dédire ainsi, du jour au lendemain ? En recevant ces séparatistes maliens, avez-vous, un instant, songé au fait que vous risquez d’être épinglé par de nombreux compatriotes comme un soutien de leur mouvement ? Si tel est le cas, vous avez réussi, car après cette sordide information qui a circulé sur les réseaux sociaux et sur les ondes de certains médias internationaux, il n’y a pratiquement plus rien à dire sur la question.

Monsieur le “Président”

Je me demande personnellement ce que vous recherchez dans cette voie insolite, sachant que le sort de notre pays est lié à celui du Mali. Vous souvenez-vous de l’histoire de la guerre du Biafra et de la position du Président Diori Hamani, paix à son âme ? Malgré ses relations, des plus excellentes, avec la France, Diori, pour vous rappeler la ligne conductrice de la diplomatie nigérienne à laquelle vous avez dérogé, a refusé de soutenir le Biafra séparatiste. Le soutien du peuple nigérien, il l’a, pour le dire, ouvertement apporté au peuple frère du Nigeria qui n’oubliera jamais cette solidarité agissante. Diori Hamani a été sans doute un chef d’État lucide et perspicace. Il a compris que ce qui frappait le Nigeria pourrait frapper le Niger, un jour. Lorsque la barbe de son voisin brûle, hâte-toi de mouiller la tienne, dit-on. Doit-on dire que vous n’avez pas compris ? Je n’ose le croire, moi, étant entendu que vos déclarations intempestives contre Kidal n’ont pas été faites au hasard. Tout comme le calumet de la paix que vous avez fumé avec les maîtres de cette localité malienne. J’ai d’ailleurs appris, suprême acte d’une diplomatie qui sera décortiquée en son temps, que le gouvernement nigérien a été représenté au congrès des séparatistes maliens. Si c’est vrai, vous avez, je dois l’admettre, une bien singulière façon d’entrer dans l’histoire de votre pays.

11 décembre 2019 
Publié le 04 décembre 
Source : Le Monde d'Aujourd'hui

Imprimer E-mail

Politique.