Lettre au “président de la République” Monsieur le “Président”, Pourquoi y a-t-il tant d’écart entre vos propos et vos actes ?

 J’ai appris que, aussitôt revenu au pays, vous avez été de nouveau sollicité en Arabie Saoudite, précisément à Riyad. De Riyad, on vous attendait avec impatience à Abu Dhabi, dans la capitale des Emirats arabes Unis. Et comme vous ne pouvez pas honoré toutes les grandes rencontres auxquelles vous êtes convié sans cesse, vous avez dû émousser l’ardeur de tous ceux qui ne voudraient pas vous voir rentrer de sitôt dans votre pays. Vous avez donc dû décevoir tous ceux qui, aux quatre coins du monde, vous réclamaient pour des interventions de grande facture, étant entendu que le pays aussi vous réclamait. Et comme, votre agenda de ces misérables petits mois qu’il vous reste à la présidence risque d’être davantage marqué par des inaugurations et pauses de première pierre multiples, j’ai appris que vous n’avez perdu une seconde en atterrissant directement à Tahoua. A Konni où vous deviez séjourner pour quelques heures, le temps d’inaugurer des aménagements hydro-agricoles réhabilités dans le cadre du Millemium Challenge Account (MCC), vous devez revenir à Niamey, juste pour deux jours ou trois avant de vous envoler, à nouveau, vers Paris. Vous aurez, donc, le temps de lire ma correspondance de cette semaine.

Monsieur le Président

Vos compatriotes, vous devez le savoir, ont salué et applaudi la reprise du dialogue politique en vue de créer les conditions d’élections inclusives, apaisées et transparentes. Je puis vous dire que dans cette disposition d’esprit qui confirme la réputation de notre peuple, épris de paix et de quiétude sociale, il n’y a ni aucune distinction possible. Tous sont unanimes à aller au dialogue afin de bâtir quelque chose de consensuel, c’est-à-dire les fondements d’élections dont les résultats seront acceptés de tous. La volonté de dialoguer est, donc, partagée et les acteurs politiques, selon des échos que j’ai personnellement reçus, ont à l’unanimité signé pour cette démarche de concertation et d’entente cordiale autour du code électoral, de la commission électorale ainsi que de toutes les institutions chargées d’une mission quelconque dans le pilotage du processus électoral. Il ne manque, à ce chorus, que votre voix. Chef d’orchestre clamant aux quatre coins du monde que vous allez partir à la fin de ce second et dernier mandat, personne ne comprendrait que vous refusiez de prêter votre voix à cette belle dynamique qui doit, en principe, vous ragaillardir davantage.

Comme vœu de facilité, vous ne pouvez rêver de mieux. Vous voulez partir dans les règles de l’art, en respectant le choix souverain du peuple nigérien, vos compatriotes font savoir que votre prière est la leur. Si, réellement, vous n’êtes pas en train de dire tout le contraire de ce que vous pensez, vous devez sauter sur l’occasion et poser des actes forts. Des actes forts qui ne laisseront aucun doute, ni sur votre volonté de partir, ni votre intention de manipuler le processus électoral au profit d’un homme de votre choix. Or, et c’est pourquoi il y a tant de doutes sur votre compte. Vos compatriotes, je vous le dis franchement, n’ont confiance en vous. La plupart de mes interlocuteurs, en toute bonne foi, disent s’inquiéter de votre silence et de cette distance que vous avez gardée d’avec le dialogue politique. Ils ne comprennent pas et lorsqu’il n’y a pas de justification possible à une telle attitude, le doute, évidemment, s’installe. Pourquoi y a –t-il tant d’écart entre vos propos et vos actes ?

Monsieur le Président

Avant de reprendre les airs, vous devez tout aplanir et faire entendre votre voix au chapitre. Vous devez être le garant de cette dynamique. C’est à vous de donner la plus grande caution à cette dynamique conduite par Brigi Rafini. Sur ce point, je me fais le devoir de vous alerter que vos compatriotes ont compris et le disent dans tous les débats. Les confidences de certains de vos proches sont discutées et commentées, laissant entrevoir le feu là où on ne l’attend guère. Si vous vous refusez spontanément à porter publiquement l’étendard du dialogue politique en vue d’élections inclusives, apaisées et transparentes, vous alimenterez davantage ce bruit qui court et qui vous fait passer pour le plus grand obstacle au dialogue politique inclusif. Ne vous faites pas d’illusions à ce sujet, la plupart de vos compatriotes ne croient pas en la capacité de Mohamed Bazoum de faire capoter les pourparlers politiques actuels, à moins de bénéficier de votre complice soutien. La logique qui prévaut chez vos compatriotes est claire : si le dialogue se termine en queue de poisson, c’est que vous l’avez non seulement voulu mais planifié et organisé à dessein. Ils pensent que ce n’est ni pour Mohamed Bazoum, ni pour Djibo Salou que vous le faites, mais pour vous-même.

Monsieur le Président

Je me faisais déjà du souci quant à votre silence sur ce dialogue que vous devez en principe magnifier dans un message à la nation lorsque j’ai appris que l’opposition politique vous a interpelé à ce sujet. Je crois, en toute sincérité, qu’elle a été bien inspirée en initiant cette lettre. Non seulement les enjeux du dialogue politique méritent mieux qu’un arrêté, particulièrement dans un contexte politique où tout le monde sait que vous ne gouvernez pas selon les principes du régime semiprésidentiel, mais l’avantage supplémentaire est que le Front pour la restauration de la démocratie et la défense de la République (Frddr) veut certainement vous prendre au mot. Si vous signez, vous signifiez clairement que votre engagement et votre soutien pour ce dialogue est sans ambiguïté. Si vous refusez de signer ce décret, vous donnez raison à ceux qui pensent que c’est de la diversion et que vous avez, vous-même, votre carte à jouer dans ce mélimélo. Ne tombez, donc, pas dans ce piège visible en refusant de signer ce décret consacrant la création du cadre de dialogue. C’est la moindre des choses à faire pour vous. Déjà, des gens estiment que vous auriez dû faire un message à la nation que vous feriez ensuite suivre par des actes forts, notamment la libération de tous les prisonniers politiques. Cela aura eu l’avantage de mettre l’opposition en confiance et de vous dédouaner par rapport aux soupçons qui pèsent sur vous et qui prêtent des intentions malveillantes.

Monsieur le Président

À propos des prisonniers politiques, beaucoup de personnes s’interrogent sur leur identité. Et dès que vous citez Bakary Saïdou que l’on dit être, dans les milieux judiciaires, votre prisonnier personnel, certains de vos partisans s’écrient : « mais, c’est le seul ! ». Comme si ce n’est pas déjà trop. Ça fait quatre ans que Bakary Saïdou est incarcéré, sans rien ne le justifie. S’il a été envoyé en assises, des juges disent clairement que c’est politique, ce n’est pas judiciaire. Une double injustice ! Et puis, Bakary Saïdou n’est pas le seul prisonnier politique. Selon les éclairages dont j’ai pu disposer dans les milieux judiciaires, tout homme, civil ou militaire, incarcéré sans motif judiciaire valable, est un prisonnier politique. Or, il a un grand nombre d’officiers de l’armée qui sont dans différentes prisons du Niger sans que les intéressés euxmêmes aient eu connaissance des griefs qu’on leur colle. Les prisonniers politiques sont, donc, nombreux et si la plupart, les officiers de l’armée ne sont pas en prison pour cause d’activités politiques intolérables pour le pouvoir que vous incarnez, ils sont néanmoins dans l’obscurité la plus totale par rapport aux motifs pour lesquels ils sont incarcérés. En dehors de toute accusation formelle et soutenue, ils sont considérés, selon les juristes, comme des prisonniers politiques.

Monsieur le Président

Le Niger a besoin de cohésion et d’unité de ses fils. Vous devez libérer toutes ces personnes, civiles et militaires, qui croupissent dans les prisons. Pour le cas des officiers, pour la plupart d’entre eux, il s’agit d’ailleurs de soldats émérites qui ont fait leurs preuves ou qui montré des promesses certaines quant à leur savoirfaire, leur bravoure et leur disposition à mourir pour la patrie. Dans ce contexte d’insécurité et de menaces tous azimuts, vous rendrez beaucoup service à votre pays et à son peuple. Libérez-les, car la justice ne leur reproche rien et vous le savez.

Mallami Boucar

14 novembre 2019
Publié  04 novembre 2019
Source : Le Monde d'Aujourdhui

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