Crise politique au Niger : Vers un dialogue politique inclusif

Le jeudi 10 octobre 2019, le Conseil national de dialogue politique (CNDP) s’est réuni en session ordinaire, en l’absence de l’opposition dont les deux fronts constitutifs boycottent toujours le processus électoral en cours pour non-conformité aux normes établies depuis plus d’un . de siècle et qui garantissent des élections libres, transparentes et acceptées de tous. La veille, au soir, des sources crédibles ont signalé la présence surprenante du Premier ministre, Brigi Rafini, dans les modestes locaux du Secrétariat permanent du CNDP. Le temps, relativement long, durant lequel il a été l’hôte de Yahaya Garba, secrétaire permanent du CNDP, a intrigué plus d’un. Dans ces bureaux discrets du CNDP se passent en réalité des choses sérieuses. Brigi Rafini est à la manoeuvre. Dans la plus grande discrétion, il travaille à plein régime pour essayer de recoller les morceaux brisés de ce qui fait la maturité et la force de la classe politique nigérienne. Ce soir où il a migré de ses bureaux pour se refugier au secrétariat permanent du CNDP, le Premier ministre travaillait à chercher, en parfaite symbiose avec d’autres acteurs politiques majeurs, les voies et moyens d’une décrispation de la vie politique nationale. Nuitamment, le président du CNDP reçoit donc des personnalités politiques diverses. Des partis d’opposition aux non-affiliés, Brigi Rafini reçoit, écoute, consulte et note soigneusement les préoccupations des uns et des autres. Un ballet diplomatique pour lequel il a consacré près de trois heures d’horloge.

Exorciser le mal rampant

Selon des sources politiques crédibles qui ont confié les toute premières informations au Courrier depuis près d’un mois, le contact est rétabli entre le pouvoir et l’opposition, notamment, en vue d’une détente politique à même de favoriser l’alternance démocratique, dans la paix et la quiétude sociale. Or, pour favoriser une telle alternance à la tête de l’État, il faut préalablement apaiser les esprits, rapprocher les uns et les autres et créer, sur la base d’une démarche consensuelle, un code électoral et une commission électorale nationale indépendante. Ce qui est loin d’être le cas, aujourd’hui. La situation politique au Niger fait peur. Elle fait craindre le pire d’autant plus que face à la sérénité, feinte ou réelle, du pouvoir se dresse une détermination de l’opposition à se battre, s’il le faut, en empêchant la tenue d’élections non inclusives et transparentes.

Le dialogue politique en vue se tiendra en présence de grands témoins, avant fin novembre 2019

Les consultations du président du CNDP avec les non-affiliés et l’opposition formelle ont un seul objectif : aller vers un dialogue politique inclusif. Les rencontres du mercredi soir, 9 octobre 2019, ont été entreprises dans cette optique. À l’initiative du Président Issoufou, qui en est le garant, le pouvoir de Niamey a décidé de créer les conditions de grandes retrouvailles entre toutes les tendances politiques. La mission de Brigi Rafini est d’informer de la dynamique enclenchée et de consulter éventuellement sur certaines préoccupations. À l’issue des échanges intervenus entre le président du CNDP et les différentes composantes qu’il a reçues, il a été retenu, selon des sources crédibles proches de la présidence, la mise en place d’un comité préparatoire qui sera composé de cinq membres par regroupement politique. L’accord des parties est obtenu. Si les acteurs de la société civile n’ont pas été de la partie ce soir-là, ils n’ont pas été oubliés. Les pourparlers que Brigi a eus avec ses hôtes du soir ont permis de statuer sur l’importance de leur présence. Et les parties se sont entendues pour que la société civile prenne part aux concertations qui auront lieu dans le cadre du dialogue inclusif. Le Premier ministre doit certainement les recevoir à leur tour, si ce n’est déjà fait, afin de les briefer sur ce dialogue inclusif à venir. Selon des confidences faites au Courrier, le dialogue politique en vue se tiendra en présence de grands témoins, avant fin novembre, ce qui permettra de recadrer le calendrier électoral et de tenir les différentes échéances électorales à date. Le souci est de ne pas déborder sur le délai constitutionnel de fin de second et dernier mandat de Mahamadou Issoufou.

Créer les conditions d’élections apaisées, transparentes et honnêtes en vue d’une alternance démocratique pacifique

En entamant cette initiative louable à plus d’un titre, le Premier ministre, président du CNDP, ne pouvait que faire l’unanimité au sein de l’opposition et des partis non-affiliés. Au cours de ce dialogue inclusif, il sera question d’harmoniser les positions à propos, notamment, du code électoral qui fait dissension et de la composition de la Ceni que l’opposition dit tronquée et colorée en rose. Le but ultime est de créer les conditions d’élections apaisées, transparentes et honnêtes en vue d’une alternance démocratique pacifique. Si le désir d’éviter le pire est présent dans l’esprit d’une large majorité d’acteurs politiques, il est tout autant présent au sein de la communauté internationale qui use de tout son poids pour y parvenir. Les raisons que chacun peut avoir dans ce challenge peuvent varier, mais la finalité est la même. L’alternance pacifique est un impératif. Les uns y militent pour des raisons liées à la lutte contre le terrorisme et l’occupation militaire d’une zone jugée géostratégique et qu’il est hors de question de laisser basculer dans l’instabilité politique ; les autres ne peuvent que se féliciter d’une option qui ressuscitera les bons vieux CNDP et Ceni à la nigérienne et redonner un nouvel élan à la démocratie.

Le premier round a échoué du fait de Mohamed Bazoum

Brigi Rafini est, donc, en pleine manoeuvre. Mais il n’aura pas la tâche facile. Si l’objectif du grand dialogue inclusif sur lequel il travaille est clair, il reste que le Premier ministre risque d’être confronté à la levée de bouclier au sein de son propre parti politique, le Pnds. Une levée de bouclier qui, en …2018 déjà, a douché la toute première tentative. Les Nigériens se souviennent ainsi de ce premier conclave qui a réuni les différentes composantes de la classe politique aux fins de nettoyer le code électoral pour le débarrasser de ses scories, dénoncées et décriées par de franges importantes de la société. Le coup est venu de Mohamed Bazoum, à qui, dit-on, le code électoral profite le plus. Le ministre de l’Intérieur et candidat est alors monté au créneau pour remettre en cause la démarche conduite par Brigi Rafini. C’est sans langue du bois qu’il a déclaré par voie médiatique que « ce n’est pas un problème pour nous que l’opposition participe ou non au CNDP ou à la Ceni. Nous lui avons fait une offre, nous prenons les citoyens à témoin qu’elle refuse cette offre ». Et les consultations se sont brusquement arrêtées. Bazoum, sur ce round, a gagné son combat. Le code électoral a été alors transmis à l’Assemblée nationale, tel qu’il le veut. Réé ditera-t-il le coup, cette fois encore ? Ce qui est certain, les choses ne seront pas aisées pour Brigi Rafini qui sait par ailleurs à qui il a affaire. Déjà, selon des sources crédibles, dans certains pans de la Mrn [regroupement de partis de la majorité présidentielle] des manoeuvres seraient déjà en cours en vue de faire capoter la mission de Brigi Rafini.

Et voilà que Djibo Salou pointe son nez

Mohamed Bazoum n’est pas seul sur cette voie escarpée et anachronique. Un certain Djibo Salou, général à la retraite depuis le 15 mai 2019, rêverait aussi de ravir le fauteuil présidentiel. Tombeur de Mamadou Tanja en février 2010, Djibo Salou est une source d’inquiétude potentielle pour ce qui se dessine. Sans autre atout que celui d’attendre du Président Issoufou un quelconque soutien, le général à la retraite est aujourd’hui à la tête d’un parti politique, le Pjp Génération Daubera, avec lequel il compte partir à la conquête des suffrages des Nigériens. Un leurre dans la perspective de ce dialogue politique inclusif.

Chez l’un comme chez l’autre, la perspective de se retrouver subitement d’égal à égal, dans une compétition électorale qui ne laisse aucune place aux manipulations du processus électoral, fait peur. Mais, que peuvent-ils faire d’autre que de s’incliner devant la volonté partagée, au sommet de l’Etat et dans les autres sphères de l’arène politique, de sortir de l’imbroglio, présage d’un chaos prévisible ?

Laboukoye

18 ocobre 2019
Source : Le Courrier

Imprimer E-mail

Politique