Amères vérités : Sous les lambris du pouvoir, l’homme oublie qu’il n’est qu’une misérable petite moisissure de la terre.

L’abus d’autorité et de pouvoir a toujours généré la violence et les voies de fait. Sommes-nous, au Niger, sur cette voie ? On peut le croire. Déjà à bout de constater que, de façon systématique, le pouvoir en place interdit les manifestations publiques, quelle que soit par ailleurs la raison ou le motif, les organisations de la société civile nigérienne ont finalement craqué face au refus catégorique de toute manifestation publique, y compris pour exprimer le soutien du peuple nigérien aux Forces de défense et de sécurité (Fds) dans la guerre qu’elles subissent plus qu’elles ne font. Elles ont d’autant plus craqué que ce refus obstiné et répété intervient au lendemain des propos outrageux du Président Issoufou Mahamadou visà- vis du peuple nigérien à qui il a clairement dit ses préférences, entre s’attaquer à nos soldats ou s’attaquer à ses alliances. Une préférence qui va aux seconds. Et comme il a précisé davantage sa pensée en martelant qu’il n’accepterait pas que l’on s’attaque au moral des troupes — lesquelles ? — sur son territoire, a-t-il dit sans sourciller. L’expression d’une dérive autoritaire certaine, a relevé Moussa Tchangari, l’acteur de la société civile. Ainsi, donc, il n’est même pas permis au peuple nigérien de manifester son soutien aux Fds qui ont tout de même, dans cette situation critique, besoin de sentir que derrière elles, il y a tout un peuple de plus de 21 millions d’âmes, toutes prêtes à sacrifier leurs petites vies pour leur pays, menacé. Cette propension à confisquer, au nom de la lutte contre un terrorisme au visage non encore entièrement découvert, les libertés publiques en abusant de pouvoirs dévolus par la même loi fondamentale, n’est ni compréhensible, ni justifiable, encore moins acceptable.

Elle n’est pas compréhensible car lutter contre l’hydre terroriste, c’est aussi et peut-être d’abord exprimer l’unité et la cohésion du peuple nigérien dès lors que la question touche aux grands fondamentaux. Il s’agit ni plus ni moins que de faire la preuve que l’armée, ce n’est pas du bétail et que, s’il s’agit de mourir pour le Niger, eh bien ce n’est point sur les corps de quelques milliers d’hommes habillés qu’il faudra passer, mais bien sur ces millions d’hommes et de femmes qui, de Téra à Bilma, ne demandent qu’à vivre en paix mais qui sont bien capables de se battre pour leur survie contre tout usurpateur.

Elle n’est pas non plus justifiable de par la loi qui, non seulement garantit au citoyen le droit de manifester ses opinions et ses positions sur des questions majeures de gouvernance, mais représente la même source d’où ceux qui cherchent à embrigader les libertés publiques, tirent le pouvoir dont ils abusent. Les décisions qu’ils prennent pour interdire les manifestations publiques sont, donc, anticonstitutionnelles, ce qui veut qu’à chaque fois le président de la Délégation spéciale, certes une autorité d’exception, interdit une manifestation publique sans raison soutenable, il viole la constitution.

Elle n’est pas enfin acceptable dans la mesure où l’exception peut être acceptée une fois sur mille, mais elle ne saurait être systématique et irrévocable. Outre qu’elle moralement inacceptable parce que dédiée au soutien des Fds qui font face, en premier, au danger, sans grands moyens de défense stratégiques par ailleurs, elle l’est également au plan du droit. Et puisque le Niger, jusqu’à preuve du contraire, est une république démocratique, avec une constitution toujours en vigueur, les autorités spéciales de la Délégation spéciale de la ville de Niamey ne sauraient reconduire indéfiniment leur opposition aux manifestations populaires sans s’exposer à une triple sanction : morale, politique et légale.

Il est bien vrai que sous les lambris du pouvoir, l’homme oublie qu’il n’est qu’une misérable petite moisissure de la terre. Alors, il se gonfle d’orgueil, perd la tête au point, parfois, de se prendre pour Dieu sur terre. Il faut le dire net : le refus des autorités non élues de la ville de Niamey pour la marche suivie de meeting en soutien aux Fds est une décision de trop qui les met à nu dans leur dessein. Comment peut-on raisonnablement refuser aux Nigériens de manifester leur soutien aux Fds ? Les risques de troubles à l’ordre public, avancés de façon mécanique, ne sont, évidemment, la vraie raison de l’opposition systématique aux manifestations publiques. La vrais raison, c’est que Issoufou Mahamadou, pour des intérêts qu’il est seule à comprendre et à privilégier, a dit qu’il n’accepterait pas que l’on porte atteinte au moral des troupes sur…son territoire. À quelles troupes fait-il dans ce cas allusion ? Aux troupes nigériennes à qui il est refusé le soutien des populations nigériennes ou plutôt aux troupes françaises qu’il a peur de voir huées et dénoncées sur… son territoire ?

L’interdiction de la marche suivie de meeting projetée pour le dimanche 29 décembre, soit hier, ne peut servir une quelconque stratégie de sécurité. Elle se veut plutôt une volonté d’exploiter à bon escient une situation tragique. Des populations entières semblent laissées à elles-mêmes. Elles sont condamnées, soit à fuir leur terroir, soit à rester et à subir le diktat de ceux qui, avec des commanditaires sans doute non encore démasqués, les terrorisent et les dépouillent de leurs richesses. Quel est le c?ur qui n’a pas été fendillé en entendant ce cri de c?ur de populations entières qui cherchent une protection qu’elles savent hypothétiques ? Des hommes armés qui débarquent dans un village et qui disent qu’ils reviennent le lendemain prendre possession de la dîme due, sans quoi les représailles seront terribles, il faut bien se rendre compte de l’assurance dans laquelle ils agissent.

Aujourd’hui, tout est presque mort dans les régions de Tillabéry et de Diffa. Avec la nouvelle mesure qui veut interdire tout usage de moto, de nuit comme de jour, dans la presque totalité de la région de Tillabéry, c’est la vie tout court qui est étouffée, bafouée, interdite. Est-ce simplement le fait de ce qu’on appelle terroristes ? Ce n’est pas si évident qu’on veuille le faire croire. La mesure est saugrenue, pour ne pas dire attentatoire à la dignité de populations qui, dans les centres urbains et périurbains, n’imaginent plus la vie économique sans ces motos. Des centaines d’entre eux y tirent les moyens de leur vie. S’ils doivent s’arrêter d’utiliser ces motos, l’Etat doit leur procurer les moyens de leur subsistance. En tout état de cause, les gouvernants ont l’obligation constitutionnelle de garantir à tous les Nigériens et à leurs biens, la sécurité, partout, sur le territoire national. Ou bien ils dégagent pour laisser la place à d’autres. Cette décision, qui a d’abord frappé les populations de Diffa et qui frappe, aujourd’hui, celles de Tillabéry, est perçue plus comme un abus d’autorité que comme une mesure visant à endiguer l’insécurité et à protéger les populations contre les terroristes.

BONKANO 
05 janvier 2020
Source : Le Canard en Furie

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