Lettre au “président de la République” Monsieur le “Président”, La France doit revoir sa copie. Elle est si laide

Lettre au “président de la République” Monsieur le “Président”, La France doit revoir sa copie. Elle est si laideDepuis quelque temps, j’ai l’impression que les choses semblent se bousculer dans votre agenda, plus que jamais fool, comme diraient les Anglais. J’ai ainsi appris, entre autres, que vous devez bientôt vous envoler, à nouveau, pour un périple qui vous emmènera le 15 décembre prochain à Abidjan, en Côte d’Ivoire, puis le 16 suivant à Pau, en France avant de revenir, le 17 du même mois, au Niger où, fête de la République oblige, vous allez vous rendre à Tillabéry qui accueille la fête tournante du 18 décembre, cette année. Parlant de cette fête, j’ai entendu dire que Tillabéry a été, de toutes les régions, celle qui a pratiquement délaissée, avec un budget plus que misérable de 11 milliards là où vous avez affecté plus de 100 milliards à une région comme Tahoua. Même les sociétés d’État, qui n’ont pas ménagé leurs bourses pour Tahoua, avec 500 millions de contribution, ont à peine accepté de donner une misérable petite enveloppe de 25 millions, dont la moitié, dit-on, en matériel. C’est une honte. Tahoua, qui semble capter tous les investissements en routes, avec des routes secondaires goudronnées, tandis que des routes hautement économiques et stratégiques pour le Niger, attendent toujours, depuis neuf ans, d’être reprises. C’est le cas de la route Dosso-Gaya, jusqu’ici inachevée alors que vous avez trouvé les moyens, sans gêne, de négocier des prêts pour la construction de routes telle que Yaya-Dangona. J’avais pensé que, dans l’obligation des hautes fonctions dont vous êtes investi, vous allez veiller personnellement à instaurer une sorte d’équité dans l’attribution des budgets à affecter aux régions afin que, des régions comme Tillabéry et Diffa puissent combler le fossé qui les sépare des autres régions en termes d’infrastructures. 11 milliards pour Tillabéry, 110 milliards pour Tahoua, je suis d’accord avec ceux qui disent que c’est un scandale.

Monsieur le “Président”

À la veille de cette fête du 18 décembre, j’ai appris que le Rassemblement pour la démocratie et la République, Rdr-Tchanji, le parti de l’ancien président de la République, Mahamane Ousmane, a commémoré le 3e anniversaire de sa création. C’était à Dosso, le samedi 7 décembre 2019. Peutêtre que vous en avez eu écho, mais à toutes fins utiles, je préfère vous en rendre compte. À l’occasion de cet évènement, de nature généralement festive, Mahamane Ousmane a consacré l’essentiel de son propos à la situation économique, sociale et politique délétère de notre pays ainsi qu’à vous et à vos responsabilités de chef de l’État, garant de l’unité nationale, chef suprême des armées, président du Conseil de la magistrature. Et s’il ne l’a clairement déclaré, vous êtes également, c’est moi qui le mentionne, le chef d’un Exécutif sur lequel vous gardez la haute main, sans partage et sans égard pour la nature du régime sous lequel vous êtes arrivé au pouvoir. Je préfère parler de « arrivé au pouvoir », car, selon toute vraisemblance, c’est justement la manière et les méthodes par lesquelles vous avez été porté à la tête de l’État qui ont aiguisé en vous cette bien singulière façon de gouverner au mépris des lois. Je ne fais pas votre procès, je dis ce qui est, la réalité de la gouvernance que vous avez imprimée à la marche de l’État et qui, depuis neuf ans, a aligné et accumulé les laideurs les plus ignominieuses. Détournements massifs de milliards alors que l’école, que vous dites être cet ascenseur social sans lequel vous, enfant de Dandadji, n’aurait pas pu rêver de ce que vous êtes aujourd’hui, est malade par manque de fonds publics ; trafics d’influence jamais égalés, fraudes massives et répétées dans les concours d’entrée à la Fonction publique, sur fond de népotisme avéré et corruption ; trafics de devises, d’armes et de drogue impliquant de hautes personnalités de l’État, dont des députés et des conseillers logés aux premières loges de l’État ; bref, une gouvernance scabreuse, comme je le dis souvent, sur fond d’injustice, de rupture d’égalité des citoyens devant la loi, de dévoiement de la démocratie et de l’état de droit dont les fondements juridiques ont été calqués sur des intérêts partisans et particularistes.

Monsieur le “Président”

C’est tout ça que le Président Ousmane a dit sans le dire. A quelles fins ? Pour attirer votre attention sur le fait que le Niger a assez souffert de cette gouvernance et qu’il ne doit pas continuer à souffrir, encore moins « mourir dans vos mains ». L’adresse de Mahamane Ousmane, je dois l’avouer, est pathétique à plus d’un titre. De la même façon qu’il vous demande, de ne pas accepter que le Niger meure entre vos mains, le Président Ousmane qui ne semble avoir gardé, malgré tout, le moindre ressentiment vis-à-vis de vous, vous convie également à faire en sorte que le dialogue politique, voulu par toutes les parties prenantes, voie le jour et qu’il se déroule normalement, sans entraves. En toute sincérité, j’ai senti dans les mots de Mahamane Ousmane, une charge affective, une sorte de regret que vous soyez, vous Issoufou Mahamadou, au centre de cette nouvelle polémique politique qui risque de précipiter notre pays dans les méandres de crises électorales regrettables. S’il a tenu à vous dire certaines vérités, comme lorsqu’il a relevé que le dialogue politique, sollicité par la classe politique, a été initialement accepté de part et d’autre, mais par la suite esquivé puis substitué indûment de manière unilatérale par une conférence dite des leaders des partis politiques », il n’en reste pas moins que celui dont vous avez été le Premier ministre en 1993 vous a interpellé dans la pure tradition de la fraternité. Cela, il l’a d’ailleurs dit, en parlant de « rappel fraternel » et en vous appelant à plus de lucidité et de clairvoyance. « Le dialogue politique, a-t-il souligné, est un important facteur d’apaisement, de réconciliation et de paix ; le Niger en a grand besoin, ainsi que vous-même ».

Monsieur le “Président”

Mahamane Ousmane a parlé et vous le savez. En rappelant aussi à votre bon souvenir cette vieille sagesse, « La maison qui ne se parle pas, meure », que vous aviez l’habitude de répéter ensemble, l’ancien président de la République, ne fait pas que parler, il a tenu à réveiller en vous l’homme qui sommeille depuis neuf ans et qui risque d’être entraîné dans des voies imprévisibles. Ecoutez-le, c’est la voie de la sagesse. Vous vous souvenez, il y a peu, je vous disais que le dialogue, c’est une chance, ce n’est pas une faiblesse. Ne soyez, donc, pas fermé à ce voeu largement partagé des Nigériens.

Monsieur le “Président”

L’autre sujet dont j’ai tenu à vous parler, cette semaine, c’est cette convocation à Pau dont vous faites l’objet de la part du Président français, Emmanuel Macron, à l’instar de vos pairs des pays du Sahel. Je n’ai nullement l’intention de m’égosiller sur la façon dont le Président français a décidé de cette rencontre. Je n’ai pas non plus l’intention de fustiger le fait que vous acceptiez d’y aller. Au contraire, je pense que vous devez y aller pour porter la voix de vos compatriotes, meurtris et choqués de voir la France mener au Sahel une politique de dislocation de nos Etats. Vous devez y aller, comme tous les autres, afin de faire comprendre que c’est elle et la politique militaire qu’elle conduit au Sahel, qui est à la base de ce sentiment anti-français. Vous devez y aller pour dire à la France que vos décisions en tant que chefs d’Etat ne changeront pas grand-chose à la dynamique populaire en cours, fondée sur la lecture lucide des évènements que vivent les pays du Sahel. Vous devez y aller pour dire au Président Macron que vous n’avez pas la même compréhension de l’amitié et que si la présence de l’armée française vise à créer des enclaves territoriales à l’intérieur de nos Etats, souverains, elle n’a ni sa place au Niger, ni ailleurs au Sahel. Vous devez y aller pour dire à la France que les pays du Sahel, d’une seule voix, ne sont pas d’accord avec la position de la France au Mali.

Monsieur le “Président”

J’ai lu l’Appel à la redéfinition des rapports avec l’Etat français et à la solidarité panafricaine, signé à Dakar, au Sénégal, le 6 décembre 2019, par des organisations de renom et d’éminentes personnalités du continent. « Les peuples africains réclament depuis longtemps l’abolition des relations néocoloniales entre la France et ses anciennes colonies, lesquelles s’exercent à travers le franc CFA, les accords économiques et financiers léonins, les accords de défense iniques, le soutien aux régimes dictatoriaux, la présence de troupes françaises, etc. », peut-on lire. C’est sans commentaire, car c’est la tragique réalité de nos pays et la honteuse réussite de la France. Mon avis personnel de la lecture des choses est que, tandis que d’autres pays européens ont surmonté cette période noire d’exploitation éhontée de peuples colonisés, la France, elle, a cessé de travailler et de produire, se contentant de jouir de l’usufruit de la toile qu’elle a tissé pour garder nos États, otages, jusqu’à la fin des temps. C’est une honte pour la France qui étale là, la preuve de son incapacité à se hisser au rang d’autres pays grâce à son génie et à son travail productif. J’irais plus loin dans mon analyse, si les autorités françaises pourraient m’offrir la possibilité d’animer une conférence à Paris sur la question, en disant que c’est cette politique honteuse, qui ne fait pas la fierté des Français, qui étouffe le génie français. Et sans vouloir outrager la France et ses dirigeants, je dirais que ce pays, qui a été si grand, s’est, hélas, installé dans la paresse et la triche, vivant comme une sangsue aux dépens de nos pays. C’est une honte. Et si Emmanuel Macron a si mal que l’on parle si mal de la France, chez nous ; s’il est vraiment convaincu que ce sont nos pays et non l’inverse, qui profitent de la France et non l’inverse, il n’a qu’à mettre un terme à ces contrats léonins et honteux, arrachés dans un contexte historique bien déterminé.
La France doit revoir sa copie. Elle est si laide

Mallami Boucar 

21 décembre 2019
Publié le 11 décembre 2019
Source : Le Monde d'Aujourd'hui

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