Message à la Nation - Fête de l’indépendance : De l’art du camouflage

Message à la Nation - Fête de l’indépendance : De l’art du camouflageLes discours à la nation du président de la République ont toujours été critiqués non sur des bases objectives et pour cause : ils étaient ternes et sans goût. Ses communicateurs, mêmes venus de Harvard, si tels sont les techniques par lesquelles on nous les célèbre comme des incomparables, alors, ils sont hors de leur époque, à mille lumières de ce siècle. Mais l’on peut un peu se réjouir que certaines critiques, la fameuse cellule en a tenu compte, pour éviter aux Nigériens ces bilans laborieux et vaniteux d’acteurs politiques narcissiques, bilans exprimés tant au passé composé qu’au futur simple de l’indicatif pour nous ressasser ces réalisations à coups de chiffres tout à fait discutables, ou même, rebondir sur des promesses qui restent à tenir mais qui ne peuvent pourtant empêcher de cultiver quelques fiertés artificielles, se pavanant dans le peuple comme ceux qui auraient réalisé en trois ans seulement ce qu’aucun autre n’a réussi en cinquante années d’indépendance. Il en est ainsi par exemple, lorsqu’en d’autres temps, dans l’euphorie d’un pouvoir qu’on découvre au hasard, on n’arrête pas de dire aux Nigériens que le train a sifflé au Niger, alors même que, de la date de finition de « l’ouvrage historique » par laquelle on voulait emballer tout un pays à aujourd’hui, aucun Nigérien, même des VIP, n’ait été invité à prendre un billet du train, pour se rendre dans la capitale des Djermakoye qu’on voulait ainsi bluffer. La Renaissance est victime de ses roublardises, de son manque d’humilité et de ses arrogances. Elle aime jouer sur les apparences.

Mais, comme le dirait un prof sur une copie d’élève, lorsqu’on a écouté ce discours, l’on est encore tenu pour l’apprécier de n’avoir que la même formule qui veut encourager l’autre à croire qu’il peut y arriver avec un peu de volonté : « peux mieux faire » est une note objectivement valable pour ce speech. Un discours à la nation, n’est pas un discours pour dire au peuple que tout va bien, ou du moins, qu’on a fait ceci et cela et patati patata. Au contraire, il s’agit d’un moment à saisir pour faire comprendre à un peuple que l’on a conscience de ses problèmes, de ses préoccupations et par le courage de les reconnaître et de les aborder, on aura réussi à apaiser des hommes, en leur faisant comprendre qu’on est sensible aux difficultés de leur existence.

Et c’est pour cela qu’un discours est forcément thématique. Et c’est en fonction de la conjoncture, qu’on choisit un thème phare qu’on peut faire suivre par deux thèmes secondaires. Dans le cas d’espèce, sensément, c’est la situation de l’école aujourd’hui très préoccupante qui devait être le point de mire de cette « conversation » avec le peuple. Il s’agit de dire qu’on en est très préoccupé, mais sans limiter sa perception du problème à des plaintes et à la désignation de boucs émissaires ce qui friserait le fatalisme, mais à montrer tout l’engagement politique et national indispensable qu’il faut autour de ce problème pour, ensemble, sauver un système éducatif qui est aujourd’hui à terre. C’était le meilleur cadeau à faire aux Nigériens, notamment en leur disant toute l’attention du gouvernement sur une telle préoccupation qui ne saurait être que « le gouvernement est instruit » à trouver les solutions idoines à la crise scolaire. En effet, au-delà de la simplification présidentielle, le problème de l’école nigérienne est beaucoup plus profond et beaucoup plus complexe et ce à tous les paliers du système, du primaire au supérieur. Un discours doit en saisir la problématique certes, mais c’est dans les faits qu’on peut régler le problème. Cependant, au lieu de ce discours pragmatique, de mots creux, on est encore resté dans le domaine de la démagogie et de l’offensive de charme en direction de partenaires extérieurs dont les préoccupations obnubilent Issoufou qui veut tant leur plaire.

Un discours à la nation parle à la nation ! Lorsqu’on s’adresse à la nation, on parle des sujets qui l’intéressent le peule, qui touchent à son quotidien. Or, dans le cas de ce que la Renaissance nous sert, ces problèmes de la réalité des Nigériens sont occultés, pour mettre la lumière sur des sujets qui n’intéressent pas forcément les citoyens du pays. La précarité ambiante, avec cette loi de finances qu’on combat aujourd’hui encore, les libertés publiques, la cohésion nationale aujourd’hui gravement ébranlée, la démocratie et les élections, sont entre autres sujets, pour lesquels, le président gagnerait mieux à se faire écouter avec intérêt. C’est ainsi que dans cet autre discours qui ne peut tenir compte de critiques objectives, l’on ne retrouve que les mêmes lieux communs : terrorisme, migration, dividende démographique qui sont des sujets abordés non pas pour les Nigériens mais à des partenaires étrangers qu’on continue à vouloir séduire, pour leur faire croire qu’on est le meilleur allié qu’ils puissent trouver sur le continent et qui connait bien leurs centres d’intérêt. Par exemple, lorsque le président parle de la dividende démographique, les Nigériens, ne savent même pas de quoi il parle, car depuis qu’il est au pouvoir, personne ne saurait dire ce qu’il a concrètement fait, notamment pour contrôler les naissances et empêcher qu’il n’y ait plus de naissances et se prévaloir ainsi d’avoir réussi, là également ce qu’aucun autre n’ait pu réussir. Pourtant, même le régime de Kountché, avant lui, avait mieux fait que lui dans le domaine, notamment par rapport à la contraception et à l’interpellation des mentalités relativement aux enjeux démographiques. Peut-être, ont-il signé en catimini des textes, aujourd’hui non vulgarisés, de peur de les brandir en face d’Ulémas qui restent sur leur pied de guerre ; textes qu’ils pourraient avoir montrés à leurs partenaires, pour justifier qu’ils agissent avec volontarisme sur les questions démographiques. La vérité est qu’au Niger, faire des enfants n’est pas encore une affaire de textes. On peut sans doute tromper Macron avec, surtout quand on se rappelle qu’il se satisfaisait tant de son homologue nigérien, lui qui se veut tant antinataliste, pour saluer son engagement, à se battre avec courage contre la fécondité des femmes de son pays, peut-être même, allant jusqu’à interdire des mariages précoces. Or, depuis quand a-t-on vu une brigade enquêter sur l’âge des filles qui se marient dans le pays presque toutes les semaines ? Dans le discours, on a même entendu le président avancer des statistiques dont on ne nous dit pas la source, c’est-à-dire l’étude qui les aurait produites ; chiffres selon lesquels, il y aurait un recul remarquable de la fécondité dans le pays, comme pour faire un autre clin d’œil à Macron qui attend de bons résultats sur ce sujet qui le préoccupe. Lorsque quelqu’un a choisi de ne pas faire des enfants, et qu’un autre fait le choix d’en avoir, pourquoi en vouloir à l’un ou à l’autre. C’est un faux débat. Cela ne convainc personne car ces problèmes ne sont pas les nôtres. Les politiques natalistes, démographiques ont toujours divisé les démographes et les politiques et chez nous, le discours impérial, ne peut nous trancher le débat pour imposer sa philosophie qui correspond à ses propres défis qui ne sont pas forcément les mêmes que les nôtres. Car après tout, cette question a aussi un sens : notre sous-développement, n’est-il pas le fait aussi de notre sous-peuplement ? Et les Nigériens, n’en déplaise à la Renaissance, continuent dans l’ignorance de ce discours trop optimiste à faire des enfants y compris les plus pauvres, en l’occurrence ces mendiants que l’on croise au détour des rues des villes, flanqués d’enfants, si ce ne sont des jumeaux, devenus des « objets » de légitimation de leur métier.

L’autre sujet qui est au cœur du camouflage dans ce discours qu’on a entendu ce soir du 2 août, concerne les élections. Là également, il ne faut pas se leurrer : la Renaissance pense qu’elle peut se jouer de tout le monde, tellement elle devait être plus intelligente que tous. A quelques jours du lancement du MCC au Niger, il fallait faire comprendre et notamment à l’Amérique qui ne cache pas ces derniers temps, sa vive préoccupation par rapport aux libertés civiles, aux droits humains, à la démocratie, au trafic de drogue entre autres, que le régime en a saisi la leçon, pour compter sur elle, pour ne jamais s’écarter des principes de bonne gouvernance. Or, une cérémonie de lancement, en soi, n’est pas une garantie et c’est Jeune Afrique qui donnait les raisons : « Le programme compact Niger, financé à hauteur de 437 millions de dollars par les Etats-Unis, [est] une aide pourtant surveillée de près par plusieurs sénateurs américains ». Il se trouve que parmi les préoccupations exprimées par l’Amérique que son ambassadeur au Niger, à la suite d’une audience à la présidence du Niger, a du reste confirmées, pour rappeler directement au président nigérien et sans détour, tout l’intérêt que son pays accorde au respect de certains principes Or, en écoutant ce que le président a dit autour des élections, on comprend là également qu’il n’écoute personne. Pourtant, ce problème des élections lié à l’état de la démocratie, fait partie des préoccupations du partenaire américain. Mais alors qu’a-t-il dit dans son discours à propos des élections ? Rien de précis. En substance, on peut résumer sa pensée sur le fait qu’il reste vaguement engagé à organiser des élections transparentes et inclusives dans le pays, volonté assortie de cette petite expression : « dans le respect des textes du pays ». Or, ces textes qui gèrent ces élections et qui consacrent l’exclusion, alors qu’il parle d’élections inclusives, constituent une des pommes de discorde avec son opposition. Comment peut-il organiser des élections crédibles, quand la CENI est entièrement constitués d’hommes acquis à la cause de son système, ce que des gens qui ont jusqu’ici composé avec lui, ont fini par décrier pour prendre leurs distances vis-à-vis de sa gouvernance. Cette volonté vague et douteuse d’organiser des élections propres n’aura eu de mérite que de passer sous silence, les questions essentielles : le dialogue politique nécessaire autour de tous le processus, notamment en ce qui concerne le CNDP, la CENI et la loi électorale. Dans le discours que l’on a entendu, Monsieur le Président, faisant semblant qu’il n’y a aucun problème par rapport à ces questions pourtant très sensibles et incompressibles, aura délibérément choisi d’escamoter ce qui est le plus essentiel. Ces élections, on ne peut pas les organiser pour un clan et c’est pourquoi, il est impérieux d’arrêter le cirque et d’écouter ceux qu’on croit être une minorité. Cet entêtement ne peut qu’être improductif pour le régime, et il finira par se casser la figure en optant pour le jusqu’au-boutisme suicidaire.

Comme on le voit, qu’il s’agisse de l’école, de la loi de finances carrément tue dans ce discours, des élections, le président a choisi de faire l’omerta sur de graves préoccupations, croyant pouvoir ruser avec tous, pour mettre en lumière des sujets qui ne sont pas tant les nôtres.

14 août 2018
Source : Le Monde d’Aujourd’hui

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