Amères vérités : Issoufou Mahamadou craint-il pour son propre sort parce que partageant avec son homologue malien, à tous points de vue, les causes qui ont généré la crise malienne ?

Amères vérités : Issoufou Mahamadou craint-il pour son propre sort parce que partageant avec son homologue malien, à tous points de vue, les causes qui ont généré la crise malienne ? Ah, Issoufou Mahamadou ! Il est bien vrai que l’on ne sent pas l’odeur de ses aisselles. Président du Niger, un pays confronté à une crise politique et préélectorale dont il a refusé de parrainer la résolution dans le cadre d’un dialogue national inclusif, Issoufou Mahamadou est allé jouer à la médiation au Mali voisin, traversé depuis quelques mois, par une crise sociopolitique profonde. Et face au peuple malien qui revendique la démission du Président Ibrahim Boubacar Keité (IBK), entre autres, pour trahison, Issoufou Mahamadou, président en exercice de la CEDEAO, a affiché l’image d’un chef d’Etat qui est loin d’avoir les clés de la résolution de la crise malienne. Ils sont nombreux, les Nigériens, qui ont tenu à lui demander de balayer d’abord devant sa porte avant de lorgner chez le voisin. À tous points de vue, il n’est pas le médiateur convenable puisqu’il lui manque ce qu’il faut pour convaincre en pareille circonstance. Et pourtant, il est le président en exercice de la CEDEAO, l’instance qui fait la médiation dans la crise malienne. « Il est incapable d’instaurer le dialogue chez lui, mais le voici courir pour aller au Mali pour prêcher le dialogue », entend-on au sein de l’opinion nationale. L’opposition politique nigérienne a demandé au Président Issoufou d’être la parrain du dialogue national, soit en créant le cadre par décret, soit en installant ledit cadre ou encore en prononçant dans ce sens un message à la nation. Il n’a fait ni l’un, ni l’autre, consacrant ainsi la mise à mort d’un dialogue pourtant nécessaire, voire indispensable à l’apaisement du climat sociopolitique avant les échéances électorales sur lesquelles pèsent de périls graves. On comprend dès lors la nature de son approche et de son discours, quelque peu rude, à la fin de la mission des chefs d’Etat qu’il a conduite à Bamako le jeudi 23 juillet 2020.

La CEDEAO serait-elle un simple syndicat de chefs d’Etat au service des chefs d’Etat en fonction ? C’est une perception qu’ont les populations des Etats membres et que tendent, hélas, à conforter les démarches approximatives et les décisions à l’emporte-pièce. Dans la crise sociopolitique qui mine actuellement le Mali, la CEDEAO a sans aucun doute manqué de tact et d’humilité. Les chefs d’Etat appelés à la rescousse, face à l’échec de la mission des experts, ont pris le problème du mauvais côté. Leur approche de la crise est totalement erronée et voici pourquoi.

Premièrement, les chefs d’Etat ont été incapables d’aborder le problème avec le recul nécessaire. Dans leurs réactions, notamment celle du Président Issoufou Mahamadou, président en exercice de l’instance sous-régionale, on sent le ressentiment et cela s’explique probablement par les relations personnelles qu’il entretient avec le Président malien, Ibrahim Boubacar Keita. Le Président Issoufou a probablement senti cette insurrection contre son frère et ami IBK comme une insurrection contre lui. Il y a tant de choses que les deux hommes partagent ! L’appartenance à l’Internationale socialiste, le voisinage et les relations séculaires qui lient les deux pays (le Niger et le Mali), la gouvernance scabreuse, sur fond de corruption et de détournements massifs des deniers publics, entre autres, les conditions peu élégantes et contestables dans lesquelles ils ont été réélus, etc. Tout rapproche les deux hommes. Or, l’un est fortement contesté par son peuple qui réclame sa démission, pure et simple, et l’autre est président en exercice de la CEDEAO.

Le président Issoufou a raté le coche, c’est certain. Non seulement il a tranché en déclarant, le jeudi 23 juillet 2020, que « le départ du Président IBK est une ligne rouge à ne pas franchir pour la CEDEAO », mais il a également annoncé « des mesures fortes pour accompagner le Mali », sans qu’on sache ce qu’il entend par « mesures fortes ». Le Président sénégalais, Macky Sall, ne partage pas d’ailleurs cette intransigeance de son homologue nigérien. S’il a affirmé que « les chefs d’Etat ne sont pas au Mali pour négocier la démission du président IBK », il a également précisé que « la mission des chefs d’Etat n’est pas au Mali pour imposer une voie ».

En déclarant, à l’issue de leur mission, « des mesures fortes pour accompagner le Mali », le Président Issoufou a quelque peu trahi une nervosité qu’il n’a pas su et pu contenir ; une nervosité mal-à-propos qui peut être de nature à jeter de l’huile sur le feu, mais face auxquels le M5-MRP — c’est tout en son honneur — lui a fait la leçon. Sans se focaliser sur ce raté de la part du Président en exercice de la CEDEAO qui parle de mesures fortes là où il s’agit de jouer l’apaisement et la conciliation, le M5 a relevé, dans un communiqué rendu public, a félicité les chefs d’Etat ayant fait le déplacement de Bamako pour « leur grande capacité d’écoute » et l’attachement profond au Mali ainsi que pour la considération à leur combat. Mieux, le M5 a noté que « l’absence de communiqué final indique que les chefs d’Etat analysent la crise actuelle au-delà des contentieux électoraux », soulignant que « les chefs d’Etat ont certainement compris que notre refus d’approuver le communiqué de la médiation ne relève pas d’une volonté de défiance, mais plutôt de notre souci d’attirer l’attention sur toute la profondeur de la crise et la meilleure manière de lui trouver une solution ».

Et puisqu’on veut l’accuser de chercher à perpétrer un coup d’Etat-civil hors normes constitutionnelles, le M5 a tenu, à travers ce communiqué, à couper l’herbe sous les pieds du président en exercice qui a parlé de « mesures fortes » et de « ligne rouge ». « Notant la préoccupation des chefs d’Etat relative à la « ligne rouge » interdisant tout changement anticonstitutionnel de régime, le M5-RFP rassure que les exigences et actions populaires du peuple malien s’inscrivent dans le respect des dispositions constitutionnelles maliennes et celles, communautaires, de la CEDEAO ». Une belle réplique qui donne toute l’étendue du fossé qui sépare les positions des chefs d’Etat et du peuple malien.

Deuxièmement, les chefs d’Etat de la CEDEAO ne font prévaloir les lois communautaires et les constitutions des Etats que dans leurs uniques et stricts intérêts. Et c’est pourquoi, des personnes, et non des moindres puisqu’elles ont subi de plein fouet la rupture d’égalité des Nigériens devant la loi, ont fait remarquer au Président Issoufou qui a évoqué le protocole additionnel de la CEDEAO, que « le même protocole protège les libertés individuelles et collectives et n’admettent pas d’activistes en prison ». Problème : chez le président en exercice de la CEDEAO en particulier, ces dispositions de l’instance sousrégionale ont été littéralement violé et de façon récurrente. Pire, la loi fondamentale elle-même a été, on ne sait plus combien de fois, violée, y compris par celui qui a évoqué au Mali le respect strict des dispositions constitutionnelles en soulignant que IBK a été élu démocratiquement.

Là également, problème. Par qui IBK a été élu ? N’est-ce pas le peuple malien ? Eh bien, c’est le même peuple du Mali qui réclame, depuis des mois, sa démission. D’où le troisième niveau de ratage de la mission des chefs d’Etat. Cherchent-ils une solution pour apaiser la situation au Mali ou pour sauver le fauteuil présidentiel d’IBK ? Il est clair que pour Issoufou Mahamadou, apaiser la situation s’inscrit dans une seule et unique option. Pour lui, il est hors de question que le Président IBK démissionne, comme si les présidents sont au dessus des lois, au dessus de la souveraineté populaire. Craint-il pour son propre sort parce que partageant avec son homologue malien, à tous points de vue, les causes qui ont généré la crise malienne ? Quoi qu’il en soit, le Mali est mal barré car la solution est loin d’être à la CEDEAO, une institution qui, il faut l’admettre et le dire, n’a jamais été là que pour les pouvoirs en place. La CEDEAO est assurément un échec et les Etats francophones sont pour l’essentiel, à la base de cet échec. Incapables de faire aboutir les justes et légitimes attentes des peuples, les chefs d’Etat francophones déploient une folle énergie à saborder les projets les plus structurants pour l’espace. La monnaie unique en est une preuve.

Bonkano