Téléréalité au Niger : l’effet Moctar, phénomène social ou menace culturelle ?
Ces derniers temps, l’actualité, diversement appréciée, est marquée par le sacre du jeune Moctar dans une émission de téléréalité dénommée « Secret story » diffusée sur le média Canal Plus Afrique. La jeunesse est apparemment très séduite par le concept de l’émission, et cerise sur le gâteau son « chaton national » a été couronné ; à l’opposé, le public d’un certain âge s’interroge sur l’influence de tels divertissements sur les comportements sociaux.
C’est un truisme de dire que la jeunesse est en quête de modèle que la société nigérienne ne met pas suffisamment en valeur. La nature ayant horreur du vide, une émission de téléréalité produite ailleurs peut projeter sur le devant de la scène un parfait anonyme et en faire, en un laps de temps, un héros. Pour les sociologues Pascal Duret et François de Singly, la téléréalité fournit aux jeunes des modèles de socialisation.
Force est de reconnaître que l’émission « Secret story » a fait fureur auprès des jeunes nigériens, à en juger par leur mobilisation massive pendant la diffusion des différents épisodes jusqu’ au sacre du « chaton national ». A son retour, l’accueil réservé était pareil à celui qu’ils auraient réservé à une rock star, presque hystérique.
Même la jeunesse d’un certain niveau intellectuel n’a pu résister à l’effet Moctar. Chose pas anodine, sa réception en grandes pompes à la mythique place AB où la « grande base » de l’Université Abdou Moumouni Dioffo a observé de près sa nouvelle idole et posé des questions de curiosité.
La téléréalité offre assurément des moments d’évasion aux téléspectateurs dont le diffuseur profite grâce à des bonnes audiences. « Secret story » a mordu y compris parmi les moins jeunes, qui n’y trouvent pas d’inconvénient à ce qu’un natif du Niger remporte un prix, peu importe le jeu.
Toutefois, si l’effet Moctar se limitait à la simple célébration d’un jeune homme et à l’audimat d’une chaîne de télévision, il n’y aurait rien à redire ; des interrogations légitimes sont suscitées quant aux incidences sur les comportements sociaux.
En effet, la société nigérienne est assez conservatrice, et tout ce qui touche aux valeurs sociales est scruté de très près ; le concept de l’émission basé sur le sensationnalisme, l’exhibitionnisme et l’intimité n’échappe pas aux critiques acerbes. Les téléspectateurs sont enclins à reproduite les comportements du vainqueur (tatouages, boucles d’oreilles, foulards et autres) et à penser que l’ascension sociale se fait sans la construction intellectuelle.
Ceci est d’autant plus anachronique que dans le contexte qui prévaut, la Charte de la Refondation réaffirme la détermination de combattre sans merci, et sous toutes leurs formes, les contre-valeurs. Une certaine opinion s’interroge encore sur le silence des autorités face à de telles dérives alors qu’en 2024, une émission similaire « The Bachelor » a été interdite.
En d’autres temps, les religieux auraient fait entendre leurs voix pour dénoncer les valeurs superficielles célébrées et érigées en modèles, les préjugés érigés en idéal de circonstance. Sans doute qu’un talibé vainqueur dans un concours international de mémorisation du saint coran serait rentré incognito.
Au vu de ce qui précède, outre les autorités, les médias locaux sont aussi vivement interpellés. Qu’offrent-ils à la jeunesse comme divertissements sains qui cadrent avec les valeurs socio-culturelles du pays ?
Par Abdourahamane Oumarou LY