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Kountché : son pouls battait au rythme du Niger

le . Publié dans Politique

Bien de jeunes Nigériens connaissent peu ou pas du tout le défunt Président Seyni Kountché. Ce qu'ils savent, ils l'ont sans doute appris auprès de leurs proches dont certains considéraient l'artisan du coup d'Etat du 15 avril 1974, comme "un nationaliste sincère qui plaça le Niger au-dessus de tous les intérêts…

Image". Cependant, et plus prompts à jeter la pierre, certains autres considéraient le président du Conseil militaire suprême, comme un liberticide. A leurs yeux, il n'était ni plus ni moins qu'un "dictateur patenté, peu enclin à promouvoir la démocratie et à libérer le pays de l'oligarchie militaire". D'ailleurs, toute la littérature que les "forces vives" ( ?) ont déversée sur le pays, avant, pendant et après la Conférence nationale, participait de cette logique : peindre Kountché comme un homme qui  foula au pied la liberté des Nigériens pour mieux occulter ce qu'il fit de grandiose pour grandir le Niger.

Lorsque Kountché sera mort et enterré, alors j'abandonnerai le métier de journaliste que j'ai commencé sous son régime". Dès que la nouvelle de sa disparition tomba sur le fil du télescripteur, je fis mes affaires, arrangeais mon bureau et demandais au ministre Daouda Diallo de me relever de mes fonctions de rédacteur en chef de Sahel Dimanche pour une affection à l'Institut de formation aux sciences et techniques de l'information (IFTIC). Ce qu'il fit…
J'avais mes raisons et elles étaient valables. Ainsi, je savais qu'avant sa mort, certains membres du Conseil militaire suprême avaient déjà construit le schéma politique de sa succession, relativement à l'organisation de l'Etat et à la gestion politique du pouvoir. En mission en juillet 1987 dans les régions de Zinder et Maradi, j'en discutais longuement avec certains membres encore influents du Directoire militaire. On discuta de ce que sera le pays  après Kountché et même de  ceux  dont on se vengerait ( ?) en raison de leur…inconduite ou de leur arrogance !
J'étais informé. J'étais très informé au point où ma hiérarchie m'invitait, bien souvent, à faire le distinguo entre journalisme et espionnage. En vérité, certaines informations, même de simple police, m'étaient communiquées par Kountché en personne qui me demandait simplement d'en faire un traitement approprié. A l'exemple d'une Européenne qui, en 1987, quitta son lointain pays pour le Niger où elle vint pour commettre un infanticide dans un hôtel de Konni ! En son temps, ce fait divers fit des vagues dans les milieux diplomatiques…Et Kountché remonta les bretelles à tous ceux qui voulaient ériger notre pays en…''foutoir'' et qui, par-dessus tout, manifestaient leur mauvaise humeur parce que "le Niger avançait trop vite".

Bien des projets et de nombreux financements furent remisés à cause de cette inconstance qui, bien souvent, obligea le Président Kountché , "à faire du sur place". J'étais un journaliste bien informé et tous ceux qui gravitaient dans le sillage du pouvoir le savaient. Ils disaient même que j'étais son protégé. Tous savaient également que Kountché ne tolérait ni luxe ni ostentation et bien que modeste, il était d'une très grande prodigalité à l'égard des hommes de presse qu'il savait capables de faire et défaire une image; qu'il savait capables de mobiliser les foules pour favoriser l'adhésion à un idéal ou créer, au contraire,  les conditions de rupture.
J'étais de ceux qui avaient décidé, volontairement décidé, de jouer un certain rôle dans la verbalisation des messages et discours du Chef de l'Etat. A la radio d'abord, puisqu'il contribua à mon recrutement au sein de cet organe, puis à la presse écrite où je pouvais bénéficier d'espace…typographique pour forger mes idées et mes convictions à l'aune des motivations politiques du système Kountché.  Mon premier contact avec le Président Kountché remonte à 1975 où, jeune reporter, on m'envoyait à son bureau, chaque fois que de besoin, pour assister à l'enregistrement de ses entrevues avec des journalistes de la presse internationale. En règle générale, l'interview était diffusée sur les antennes de la radio nationale. Un an plus tard, en 1976,  je ne recevais de lui que menaces et mises en garde, puisque selon le directeur général de l'Office de radiodiffusion et télévision du Niger (ORTN) et son adjoint, "Kountché m'appréciait, mais que je devrais mettre un bémol à mon ardeur et à mon agressivité… professionnelles". Le secrétaire d'Etat à la Présidence chargé de l'Information ne s'encombra guère de mots pour me le dire : "Tu crois que tu es le seul à parler et à comprendre français. Alors, fais attention !".
En vérité, le régime venait de réhabiliter la Samariya et le culte de la personnalité, et j'entrevoyais en cela une certaine caporalisation des masses à travers la mise en œuvre de ce qui sera, plus tard, la Société de développement dont l'objectif avoué était de "fondre dans un même creuset" toutes les consciences culturelles. En cela, Kountché fut favorablement influencé par le défunt président Gnassingbé Eyadéma du Togo auquel il vouait une admiration sans limite. A cause sans doute de sa politique d'endoctrinement et d'encadrement de la jeunesse togolaise à travers les troupes de choc du Rassemblement du Peuple Togolais (RPT).
Je n'approuvais pas et me refusai donc à couvrir tout événement lié à la Samariya. Certains de mes chefs hiérarchiques à la Voix du Sahel furent blâmés pour mes incartades, et je fus affecté dans les stations régionales de Zinder (Diffa-Zinder-Maradi) et Agadez (Agadez-Tahoua) où les autorités militaires n'appréciaient guère ma collaboration. On devrait me mater et modeler ma personnalité. Mon incorporation au sein de l'armée au sein de la 3ème Compagnie Saharienne Motorisée échoua pour…inaptitude.
Je fus réaffecté sans ménagement et sans décision administrative à Niamey et envoyé à l'extérieur pour étudier. Aujourd'hui, je crois pouvoir dire que ce sont mes écrits qui m'ont rapproché de Kountché. En 1982, il fit dire à un ami qui était son collaborateur, qu'il appréciait finalement "ma perspicacité et mon agressivité".
Depuis cette date, nos rencontres devinrent fréquentes et j'étais pratiquement de ses missions politiques les plus capitales. Je fus même commis à certaines missions qui relèvent plus de la politique intérieure que du journalisme. Notamment par rapport à l'irrédentisme targui que nous annoncions déjà après une étude de terrain en juillet-août 1980. Les appels lancés en octobre 1980 par le leader libyen en direction des Touareg du Mali et du Niger ont achevé de me convaincre sur l'idée que la rébellion éclatera. Inévitablement. J'en fis rapport et informais certains animateurs de la vie publique.

Président de la Commission nationale de mise en place des structures de la Société de développement, le Colonel Moumouni Adamou Djermakoye disait toujours et chaque fois qu'il s'est agi de la question targuie, "qu'il n'y aura jamais de vide culturel par rapport à la question touaregue !". Comme s'il voulait exorciser les démons de la rupture qui s'annonçait…
Mes conclusions sur cette affaire qui aboutira, le 12 février 1982, après l'attaque des magasins de l'Office des produits vivriers du Niger (OPVN) de Tchintabaraden, à la rupture des relations diplomatiques entre le Niger et la Jamahiriya arabe libyenne et socialiste, dont le leader avait été, par nos soins, traité de "faux-frère", dans le Sahel quotidien, ont achevé de me rapprocher du Président Kountché que je rencontrais souvent, à sa demande, et en présence de certaines personnalités politiques, aujourd'hui encore en activité.
Un an après, le Président Kountché demanda au défunt Colonel Oubandawaki de me convoquer à 9 heures à son bureau. La veille, et je le saurais plus tard, il fit dire à ses collaborateurs qu'il retrouvait souvent à l'étage pour discuter avec eux, qu'il voulait me nommer à un poste de responsabilité et voulait, avant de le faire, recueillir mon avis.
Ceux-ci l'en dissuadèrent en faisant valoir que je refuserais et que s'il ne prenait garde, malgré son rang, je l'agresserai….verbalement. Et d'ajouter : "Monsieur le Président, si vous avez une décision à prendre et qui le concerne, prenez- la !".
Je vins au rendez-vous de neuf heures. Et sans ambages, il m'annonçait que le Conseil des ministres se tiendrait dans trente minutes et qu'il me revenait de lui dire ce que je souhaitais comme promotion. Au besoin, je pourrais y réfléchir pour en discuter le lendemain vendredi. Je vous épargnerai le contenu des discussions auxquelles je conviai son directeur de cabinet. Pour l'histoire. C'est à cette occasion et pour la première fois que je vis Kountché pleurer. De joie !...
Kountché aimait aussi, même lorsque la situation est grave, se faire taquin, faire des blagues ou rire franchement. En mars 1986, je devrais le rencontrer peu avant le résultat des élections législatives françaises à la Pitié Salpetrière dans les services du Professeur Gentilini, spécialiste des maladies tropicales, qu'il connut aux Journées de la médecine aéronautique organisées par le Professeur Paul Fourn à Niamey en  mars 1982.
Il me reçut dans sa chambre blindée. Bien que couché avec la gaze sur les yeux, il me dit : "Ah, on va vous battre !". Vous, c'est qui, demandais-je ? "Mais, vous la Gauche ! ". Je lui faisais remarquer que, dans tous les cas, la victoire de la droite française sera une victoire sur le fil du rasoir, avec une seule voix de différence !
Je compris que Kountché ne cessera jamais de s'identifier aux valeurs de la chefferie, celle-là même qui, le dimanche 28 septembre 1958, contribua largement à la victoire du Rassemblement démocratique africain-Section du Niger, partisan de l'indépendance-association. Oui, Kountché était un homme de droite, un conservateur malgré tout. Les faits établirent donc la victoire de la droite  en France et dès lors, Kountché faisait - chaque fois que nécessaire - appel à moi, même sur des sujets auxquels je ne comprenais rien, qui ne me regardaient pas a priori, et dont j'ignorais les véritables enjeux : les conflits supposés ou réels entre Fandou et Filingué ; l'assassinat de certains acteurs du gardiennage, la nomination de membres de gouvernement ou de directeurs centraux, le mouvement estudiantin, l'implication des Nigériens de la diaspora au Bénin, au Togo et au Ghana dans l'approvisionnement de la société COPRO-Niger en denrées de première nécessité, etc.
Un jeudi matin, le président me convoque à son bureau. Je suis immédiatement reçu et il me demande à brûle-pourpoint :  je veux nommer X comme ministre. Est-ce que tu le connais et qu'est-ce que tu en penses ? En général, je ne pense que du bien de l'homme qui est proposé, avec la précision cependant que la nomination sera accueillie par les partenaires du ministre présumé. A l'annone de la nomination, une marche de soutien au Président fut organisée. J'eus même le privilège d'assister à une réunion strictement confidentielle au cours de laquelle je devrais me contenter d'écouter et d'oublier….
Le Président Kountché, je l'ai vraiment côtoyé. Et je garde et garderai de lui, l'image d'un homme intègre et juste.  Victime d'une intoxication alimentaire à Rabat (Maroc), je fus pris d'une forte fièvre avec vomissement au cours d'une soirée culturelle à Nouakchott. Je quittais précipitamment la soirée après l'en avoir directement informé. A la fin de la soirée, il vint immédiatement à mon chevet, avec les membres de la délégation. C'était en décembre 1986, sa dernière mission officielle.
Attentionné, affable et aimable, Kountché était un homme, un homme de chair et de sang qui avait ses sensations, ses pulsions et ses angoisses. Sa seule particularité est que son pouls bat au rythme des aspirations et attentes des populations du Niger profond. Et son rêve - il le dira en octobre 1981 à New York à la tribune de la 17ème Assemblée générale des Nations Unies, c'est de bien nourrir le peuple nigérien ; de bien le vêtir, mais surtout de le soustraire définitivement et durablement aux affres de la faim, de la soif, de la maladie et de l'ignorance.

Seyni Kountché aimait les journalistes et les mettaient dans les conditions lorsqu'ils faisaient bien leur travail, mais abhorrait ceux qui banalisaient leur travail. Il n'hésiterait pas un seul instant à sévir… Certains collègues ou étudiants considèrent cependant que la plupart de mes commentaires politiques devraient logiquement me conduire au trou.  Mais je serai embastillé pendant onze jours, en son absence, pour une cause commise par un tiers et qui tient plus du compte à rebours que d'une erreur professionnelle. A son retour, le soir, il me fit libérer…
Au lendemain de sa disparition, je rédigeais un article que les responsables de l'information refusèrent de publier. Place nette fut faite aux dépêches d'une agence de presse extérieure pour célébrer ses oeuvres, comme si, au Niger, nous n'avions ni moyens ni mémoire pour  restituer notre réalité. Vingt ans après sa mort, je ressens encore ce refus comme un renoncement à l'homme et à la générosité de ses idées de grandeur pour le Niger. Un pays qui l'a vu naître ; qui l'a vu grandir et qu'il a voulu grandir. Tout simplement.

Pour autant, et malgré toutes les tentatives de ''dékountchéisation'', le souvenir de Kountché sera encore vivace dans l'imagerie populaire. Et pour nous autres qui l'avions approché et connu, l'affliction sera toujours aussi forte.

Abdoulaye Boureima TOURE, journaliste et consultant en communication

13 Novembre
Publié le 12 Novembre 2007
Source: Le portail National du Niger

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