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Phénomène de mendicité à Balleyara : De la nécessité à la «professionnalisation»

Comme dans les grands centres urbains, le phénomène de la mendicité prend de plus en plus de l’ampleur en province, voire dans les villages et hameaux du pays. Ainsi, à Balleyara, une localité située à 98 kms de Niamey la capitale, on observe cette image de jeunes ou de veilles personnes qui, à longueur de journée, tendent la main aux passants. Le dimanche, jour du marché, comme les autres jours d’ailleurs, des enfants, des femmes et des hommes en quête d'aumône, prennent d'assaut ces lieux. Comme des fonctionnaires sur leur lieu de travail, ils s'installent très tôt à ces endroits choisis avec stratégie. Le phénomène de mendicité, qui se pratiquait dans le temps, par nécessité, est-il devenu un métier, une profession ?

A Balleyara, certains mendiants sont des locaux mais d’autres viennent des localités environnantes, de Filingué ou encore de Niamey. Issa Madou, erre d’étalage à étalage au marché de Balleyara, à la recherche de l’aumône. « J’ai 15 ans, je viens de Dantchiandou, j’ai suivi un groupe d’amis pour venir à Balleyara, il y a 2 ans, à la recherche de l’aumône. Car chez moi je ne fais rien et mes parents sont pauvres. En mendiant, je gagne entre 500 à 2.000 FCFA par jour », témoigne Madou. « Avec cet argent, je satisfais mes besoins alimentaires et vestimentaires», dit le jeune, précisant qu’il passe les nuits à la devanture d’une boutique.

Kalilou Inoussa, lui a 19 ans et vient de Niamey. Chaque dimanche, il fréquente le marché de Balleyara, pour chercher l’aumône. « Je ne souffre d’aucun handicap, je vis à Niamey et je prends le bus d’une compagnie de transport pour venir au marché de Balleyara ; je commence à mendier au niveau des étalages le matin et l’après-midi, je vais au niveau du marché de bétails », témoigne-t-il. Parlant de ses gains, Inoussa dit encaisser chaque dimanche entre 3.000 à 7.000 FCFA. « Mais, ce n’est pas le tout qui provient de la mendicité, je fais aussi le docker, cela me permet de gagner plus et de faire face aux dépenses de transport qui s’élèvent de 2.000 à 3.000 FCFA. Néanmoins j’arrive à avoir une recette de plus de 3.000 FCFA par jour », ajoute-t-il.

Nafissa Hamadou est une jeune fille d’à peine 13 ans, elle guide une femme non voyante de 55 ans, qui après une longue négociation accepte que la jeune fille parle. « Il faut parler mais n’accepte pas qu’il te prenne en photo », avertit la non voyante. « Je viens de Konni, nous sommes trois sœurs et un frère, accompagnés de notre grand-mère. Après un bref passage à Niamey, notre grand-mère a décidé de nous amener ici à Balleyara. Car il parait qu’on gagne mieux ici. Donc chaque matin, les non-voyants qui n’ont pas d’accompagnants viennent voir ma grand-mère, pour "louer" notre service. Nous conduisons les mendiants non-voyants, pour faire le tour de la ville. Ainsi, nous visitons les marchés, les boutiques, les vendeurs ambulants et même les services. C’est le mendiant qui dis le refrain: "Donnez-nous de l’aumône à cause de Dieu. L’aumône est une provision pour l’au-delà" et souvent nous répétons la même formule après le mendiant », témoigne Nafissa.

Elle ajoute que, par jour, il leur arrive d’avoir entre 1.500, 3.000 voire 5.000 FCFA selon la journée. C’est une question de chance. « Celle ou celui que je conduis m’achète à manger le matin et à midi. A la fin de la matinée, nous retournons là où nous habitons et il ou elle verse 1.500 FCFA à ma grand-mère. Et c’est comme çà aussi avec mes trois sœurs et mon frère. Grâce à cela, ma grand-mère a beaucoup d’argent. Elle dit qu’elle envoie l’argent à Konni pour qu’on nous paye des animaux », confie Nafissa. « A la mort de mon père on m’a fait quitter l’école, ma mère s’est remariée avec quelqu’un et maintenant je vis avec ma grand-mère, … », ajoute-elle. C’est alors que la vieille femme intervient énergiquement et sans démentir la petite Nafissa elle lance « ça suffit comme-çà, tu as assez parlé, allons chercher quoi manger maintenant ! ».

Nombreux sont ces jeunes filles et garçons, qui au lieu d’avoir leur place dans des classes, se retrouvent dans la rue à faire la manche, à mendier, à leur profit mais aussi au profit des parents et autres marabouts véreux. « Si j’envoie mon enfant à l’école qui va me donner à manger. Moi je suis vieille, je suis fatiguée et je suis pauvre, même si je ne souffre d’aucun handicap. D’ailleurs, si l’enfant ne vient pas mendier, qui va le nourrir et l’habiller », s’explique Hadjara Biga, une femme de 40 ans, rencontrée au marché de bétails de Balleyara.

Ali Bakary, un autre mendiant qu’accompagne sa fille de 14 ans, rencontré à Balleyara est direct : « C’est avec l’argent que nous allons gagner ensemble, en mendiant, que je vais lui préparer son mariage. Quand elle sera chez son mari, je continuerai la mendicité avec sa sœur de 5 ans ou son frère de 3 ans, qui sont restés à la maison. Je ne sais rien faire d’autre, si ce n’est que mendier », dit Bakary résigné.

A quelques mètres de là, un groupe de jeunes garçons, les uns debout, d’autres agenouillés et même couchés par terre, tendent la main à tout passant, en psalmodiant ''Alhadji sadaka, Hadjia sadaka’’. Certains passants tournent la tête, d’autres les contournent ou encore leur lancent à la figure « Allez- y chercher du travail. C’est mieux pour vous ». Mais ces jeunes mendiants font la sourde oreille, pour eux, l'important, c'est de gagner quelques espèces sonnantes et trébuchantes. C'est d’ailleurs pour ça seulement qu’ils sont là et partout très tôt le matin. Vêtus de simple chemise, d’un tricot et d'une culotte, la plupart marche pieds nus, déambulant entre véhicules, motos, charrettes et piétons s'exposant ainsi à beaucoup de risques. Un peu plus loin, des femmes âgées forment un groupe. Ce sont les parents des enfants qui sont partis mendier seuls ou en compagnie des non-voyants. Elles sont alignées attendant patiemment que leurs progénitures apportent les fruits de la mendicité. Ces mères et pères d’enfants mendiants s’adonnent aussi à la même activité que leurs enfants.

De la mendicité à l’agressivité

« Ne vous amusez pas à leur donner des aliments ou quelque chose à manger, ils n’hésiteront pas à les verser, devant vous, dans la poubelle », s’étonne Alkassoum Nassirou, un enseignant de Balleyara. « On a l’impression que les mendiants sont plus nombreux que ceux qui donnent l’aumône », s’inquiète-t-il. Halima Boubacar, une ménagère relève : « on constate malheureusement que les femmes sont de plus en plus nombreuses dans la mendicité ».

Elles sont jeunes, bien portantes et visiblement aptes à exercer des activités génératrices de revenus dans la dignité. Certaines, tirants des enfants par la main, un autre bébé en califourchon, avec une grossesse avancée, elles sont déterminées à tendre la main du lever au coucher du soleil. Plus solides que beaucoup de Nigériennes, femmes de ménage qui gagnent leur pain en effectuant des travaux domestiques, ces mendiantes rodent d'un carrefour à un autre. Toujours en groupe, avec une horde d’enfants, ces femmes ont fait de la mendicité une activité fondamentale. Pour faire beaucoup de recettes, dans certaines familles, la mendicité occupe tout le monde du père à l’enfant, en passant par la mère.

Moussa Karimou, un agent des Forces de l’ordre témoigne : « Ce qui est plus inquiétant avec ces mendiants, c’est que les jeunes garçons deviennent de plus en plus violents. Non seulement, ils se bagarrent entre eux et se blessent même avec leur tasse en inox mais aussi ils agressent les autres citoyens, qui sont sensés leur donner l’aumône ». Et l’agent de forces de sécurité précise : « Il y a quelques jours au niveau d’un étalage de vendeuse de nourriture, un client s’est vu déposséder de son plat, qu’il vient à peine d’entamer, juste en se retournant pour demander de l’eau à boire. Un autre jour un vieillard a essuyé une insulte, pour avoir dit à un jeune mendiant qu’il n’a pas de pièces pour lui faire une aumône. ‘’Que Dieu ne te donne pas la monnaie’’, lui a craché à la figure le jeune mendiant. C’est vraiment inquiétant ! », s’alarme Karimou

Au Niger, la mendicité existe sous différentes formes. On distingue les mendiants souffrant d’un handicap de ceux qui sont valides. Même si cette mendicité est traditionnellement reconnue aux personnes vivant avec un handicap, qui ne peuvent exercer des activités génératrices de revenu, il est regrettable et même inquiétant de constater que des nombreuses personnes valides et saines s’adonnent de plus en plus à cette activité.

Une responsabilité partagée entre l’Etat et la société Interrogé par l’ONEP, le socio-anthropologue Sani Yahaya Djanjouna indique que le concept de la mendicité peut être défini comme étant une sollicitation auprès d’autrui pour qu’on soit assisté. « La mendicité revêt à cet égard un fondement dans la mesure où l’individu ne se suffit pas à lui-même. Les moyens dont il dispose ne lui permettent pas de satisfaire certains de ses besoins. C’est dans cette situation qu’il va vouloir tendre la main aux autres pour solliciter une certaine forme d’appui ou d’assistance », a-t-il fait noter.

Le socio-anthropologue d’expliquer qu’à chaque fois qu’un individu quémande auprès de l’autre dans le sens où il cherche à résoudre ses problèmes, on peut dire que celui-ci s’inscrit dans la logique de mendicité. Toutefois, M. Djanjouna précise que la mendicité peut revêtir plusieurs formes. Elle peut être ponctuelle en termes de dépannage. « Sous cette forme, rares sont les personnes qui ne peuvent pas être inscrites dans ce registre » estime-t-il.

La seconde forme de mendicité s’inscrit dans la durée. Lorsqu’au nom d’une vulnérabilité réelle ou supposée, certains peuvent continuer à pratiquer la mendicité à telle enseigne qu’elle devient en réalité une profession, en ce moment on peut dire que la mendicité s’inscrit dans une logique professionnelle. Cette forme de mendicité présente encore plusieurs aspects (mendicité des enfants ; des handicapés ; des talibés ; des voyageurs ; ceux qui mendient parce qu’ils ne veulent pas travailler). « Cette catégorie de personnes prend goût à la mendicité et elles deviennent des professionnels. Celles-ci ne vont jamais vouloir travailler pour la simple et bonne raison qu’elles ont pris goût au gain facile », relève M. Sani Yahaya Djanjouna.

Certes, d’un point de vue sociologique, le phénomène de la mendicité est aussi vieux que l’humanité. Cependant, estime le socio-anthropologue, le phénomène prend ces dernières années dans notre pays des proportions inquiétantes au point où on s’interroge sociologiquement où est-ce qu’on va ? On constate de plus en plus des enfants dans les rues en train de tendre la main ; au niveau des feux de stop ; sur les lieux des services ; dans les maisons ou encore pendant les cérémonies de mariage ou de baptême. Il y a des hommes et des femmes bien habillés et bien portants qui passent de bureau en bureau ou de famille et famille pour quémander. Ce qui est inquiétant, c’est le fait de voir des enfants ou des jeunes mendier. Alors que tout le monde est unanime que l’avenir d’un pays repose essentiellement sur la qualité de sa jeunesse. « Imaginez un pays où la grande majorité tend la main pour vivre au dépens d’une minorité. Il va sans dire que dans ce contexte, on ne peut assister à l’accumulation de richesses. Le scenario que présente cette situation est que peu de gens produisent, beaucoup consomment et donc il n’ya pas d’économie’’, décrit M. Djanjouna, avant de souligner que dans d’autres sociétés, le parasitisme quelle que soit la forme : familiale ou autres ne trouve pas sa place. Pour le socio-anthropologue, plusieurs raisons poussent les gens à mendier. Il y a d’abord des aspects religieux. En effet, la religion en soi est une valeur. Mais le problème qui se pose est que beaucoup de gens la prennent comme un prétexte pour se professionnaliser dans la mendicité. Le second facteur aidant à la mendicité est la pauvreté.

Au Niger, la grande majorité de la population est vulnérable. Le troisième facteur réside surtout dans les effets climatiques qui font en sorte que les populations n’arrivent pas toujours à récolter ce qui va satisfaire leurs besoins alimentaires annuels. Dans ces conditions, certaines personnes sont obligées d’aller chercher ailleurs pour compléter leur ration annuelle. Face à ce phénomène, M. Djanjouna estime que l’Homme politique nigérien est vivement interpellé. « Les décideurs politiques ont une lourde responsabilité par rapport à ce phénomène. De la même manière qu’on n’accepterait pas que son enfant soit dans la rue en train de tendre la main parce que sa place est à l’école ; dans une famille où il doit jouir d’affection et d’amour, c’est de cette même manière que les responsables politiques doivent considérer chaque enfant nigérien. J’ai honte de voir au moment où je dépose mon enfant à l’école, un autre enfant du même âge avec une tasse me tendre la main. Je me pose mille et une questions. Où est ma responsabilité ? Je me remets en cause. Devrons-nous continuer ainsi ? En définitive, je pense que la responsabilité est partagée entre l’Etat et la société » tranche le socio-anthropologue. Pour M. Djanjouna, le développement auquel nous aspirons ne pourrait absolument pas se faire sans pour autant qu’on ne mobilise l’ensemble des citoyens. « Et nous pensons que la renaissance culturelle doit jouer son rôle en créant les conditions qui permettent de lutter contre la mendicité. Cette dernière n’honore pas le Nigérien », conclut-il.

Les actions de lutte de la FNPH face à l’insuffisance des moyens

La Fédération Nationale des personnes en situation de handicap (FNPH) reconnue officiellement en 1998 fait du défi de la lutte contre la mendicité son cheval de bataille. Elle se bat pour l’inclusion de cette population dans les actions de développement. Pour les représentants de cette structure, la problématique de la mendicité est vue sur deux angles. D’une part, la condamnation de la société, qui se base sur des perceptions de longues dates, selon lesquelles, les personnes handicapées sont des nécessiteuses. « On peut dire que la société exploite ces personnes. Quand vous regardez dans les villages, lorsqu’il y a un enfant en situation de handicap dans une famille, à l’âge de 7 ans où il devrait être inscrit à l’école, on lui donne une tasse, et on le traine dans la rue. Parfois, il en est obligé même. Alors, il continue à faire la mendicité jusqu’à l’âge adulte. Il n’a appris que ça, donc c’est très difficile de le déconnecter. Sachant que le cerveau de l’être humain agit sur la base de son vécu», a soutenu M. Nouhou Siddo Oumarou, membre de la FNPH mal voyant, kinésithérapeute à l’hôpital national de Niamey.

D’autre part, la préoccupation de la fédération est liée aux moyens mis à sa disposition pour éradiquer ce fléau. Ces appuis au fonctionnement font crucialement défaut à la structure. Les personnes en situation de handicap qui mendient, viennent des localités lointaines, dans les grandes villes. « La sensibilisation doit viser cette source, pour produire des impacts durables. Les enfants doivent être inscrits et maintenus à l’école, pour éviter ce sort, qu’est la mendicité. Alors, comment pouvions-nous sensibiliser la population des différentes localités, sans moyens », s’interroge le président de la FNPH. Un fonds national de soutien aux personnes en situation de handicap a été créé en 1999. Il était de 50 millions au moment où le pays comptait 80.037 personnes. Ce fonds est réduit à 34.000.000 FCFA selon M. Nouhou Siddo. Or, en référence des statistiques de 2012, l’effectif des personnes handicapées s’est multiplié par 9, soit 715.497 personnes. « Le gouvernement avait pris l’engagement de rehausser ce fonds à 150.000.000 FCFA. Mais, on attend toujours la concrétisation de cet engagement » déclare le président de la FNPH avant de lancer un appel à SEM Issoufou Mahamadou, Président de la République. « Il était le premier à nous comprendre. Il nous a écoutés, et a commencé à nous ouvrir des voies. Je voudrais que cet engagement soit plus fort, pour l’amélioration durable des conditions de vie des personnes en situation de handicap », a-t-il confié.

Mahamadou Diallo, Envoyé spécial

09 avril 2019
Source : http://www.lesahel.org/

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