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Quand un homme paie pour ses audaces

Baba Alpha BonfereyBaba Alpha n’est pas un homme inconnu des Nigériens. Il fait partie des journalistes intrépides, au verbe dense et sarcastique, il est avec certains autres, un des journalistes les plus bien écoutés des médias nationaux. Le journaliste dérange, on le sait. Il dit sans concession les choses qui fâchent. Critique et très acerbe, l’homme n’est pas fait pour plaire, il n’est pas du genre laudateur qui tient un violon, pour chanter l’homme politique. L’homme a sans doute conscience des risques auxquels il s’expose en choisissant un journalisme qui refuse le copinage pour exercer en toute conscience et en toute liberté le métier. Il le savait. Il le savait d’autant plus qu’il peut encore se souvenir que son média continuellement persécuté avait déjà été catégorisé parmi la presse ennemie du pays. Il le sait ce d’autant plus qu’il vit dans une démocratie bien étrange où l’autre qui porte un autre discours, un discours différent, est stigmatisé, malaimé, mis en marge. Or, la démocratie, la vraie, celle que La Baule a vendue aux Africains est par essence faite de contradictions plaisantes, de dialectiques, de divergences mais dans le fairplay ; la démocratie, la même pour laquelle, des africains ont payé le prix du sang. Le 9 février 1990 n’est pas trop loin pour nous. Dommage, quand aujourd’hui, ce sont ceux qui avaient été à l’avant-garde de ce combat qui se retrouvent aux affaires et qui malmènent la démocratie, louvoyant les règles élémentaires de la liberté et de l’Etat de droit.

Comment d’ailleurs ne pas s’inquiéter quand on voit l’élite réveiller dans la population des reflexes identitaires dangereux dans un monde qui se globalise et où les intégrations prônées par des structures sous-régionales, autorisent l’ouverture à l’autre pour bannir la xénophobie et l’autarcie suicidaire ? Peuvent-ils seulement se souvenir, ces camarades, combien sont-ils ces millions de Nigériens au Bénin, au Togo, au Ghana, en Côte d’Ivoire, pour ne citer que ces exemples, qui ont, pour s’être installés dans ces pays, acquis la nationalité de ces pays ? Pourquoi donc, avoir parlé de bi-nationalité ? Au-delà de ce que des textes pourraient déterminer, l’on peut se demander qui est Nigérien ? Est-ce celui qui sert le Niger ou celui qui vole le Niger, celui qui, par ses fautes, fait perdre au Niger ses biens ? D’ailleurs, ils sont combien, ces Nigériens qui peuvent se revendiquer d’une autre nationalité parce qu’ayant des souches ailleurs ? Des Nigériens, ne sont-ils pas à cheval entre le Niger et le Nigéria, entre le Niger et le Burkina, entre le Niger et le Bénin, entre le Niger et la Libye ? La nationalité, n’est-elle pas une affaire de choix souvent ?

Il a toujours été ainsi quand les socialistes nigériens ne supportent plus un homme, quand une parole venant d’un autre gêne et on veut prouver qu’il n’a pas d’existence dans la nation. C’est ainsi que, on l’avait vu, les enfants de Hama Amadou ne devaient pas exister. Il faut à tout prix leur refuser une existence dans la nation, dans leur pays, quitte à ce qu’ils ne puissent se revendiquer d’un autre pays qui ne les réclame pas et qui qu’ils ne connaissent pas. Et on fouille dans l’intimité des hommes, on ment au besoin pour les compromettre et les confier à la justice.

Et l’on a entendu cette autre histoire de Baba Alpha, en garde-à-vue avec son père. C’est quoi cette histoire de la renaissance où les enfants, les pères, les mères et les épouses, sont mêlées dans le jeu de l’adversité ? Où sont la morale et les civilités, les règles de la bienséance qui ont toujours été des valeurs de culture et de civilisation dans notre société ? Ça donne de la nausée de voir des responsables, pour régler des comptes, descendre dans des égouts pour assouvir des haines politiques. Cette histoire de Baba Alpha pourrait être un précédent dangereux. Il faut qu’on fasse appel à nos dirigeants à grandir, à gouverner dans la grandeur et dans la noblesse qui n’est pas qu’une affaire de naissance.

Ça donne le tournis. Est-on vraiment au Niger ? Ce pays où l’on a toujours trouvé le peuple très tolérant même dans sa pratique de l’Islam ?

Baba Alpa est en garde-à-vue avec son père depuis quelques jours.

L’on savait que l’on cherchait l’homme, qu’on voulait coûte que coûte traquer l’homme parce qu’il est devenu dans cette jungle politique, un fauve incontrôlable et libre qui blesse non plus avec une arme mais un micro, une plume. Les déboires de son média ne peuvent se justifier que par le verbe sarcastique d’un homme qui a changé la vision gentille, corrompue et mercantiliste des médias. Pourtant, ceux qui le persécutent, aimaient ça, en d’autres temps, quand c’était Dounia qui jouait un tel rôle, on trouvait percutant et insoumis ce média qu’on ne se lassait pas de magnifier et de célébrer en le présentant comme une télé modèle et moderne. Mais à l’époque, ce journalisme pouvait servir leur combat. Aujourd’hui qu’ils ont changé de camp, on comprend leurs ressentiments lorsqu’ils combattent ce journaliste actif, quelques peu rebelle pour eux. Alors que les Nigérien s’inquiètent pour leur pays, les gouvernants qui sont sans souci, ajoutent à la lourdeur du climat politique et social. Et on veut faire croire que la liberté de la presse est une réalité.

Cependant, depuis des jours, Baba Alpha et son père, sont dans le goulag de la renaissance…

Ne pouvant plus attaquer l’homme sur le métier qu’il exerce avec professionnalisme, on l’attaque sur sa naissance, sur sa nationalité. Mais les Nigériens sont assez lucides à comprendre que les renaissants jouent au bas de l’échelle pour brimer un homme, pour lui régler des compte. On le cherchait depuis. Et ça, tout le monde le sait. Ce que tout le monde ne sait pas, c’est qu’il y a quelques jours, l’on avait vu Baba Alpha lire une déclaration orageuse de la CNT qui comme les autres centrales étaient jusqu’ici restée muette sur la grave situation que traverse le pays. Mais l’on connait le style de Baba Alpha. Dans les paroles proférées, on reconnaissait un peu de quelque chose qui est du journaliste dont le syndicat est affilié à la CNT. Et puisqu’on aime faire trop facilement de déductions au Guriland, alors peut-on avoir cru que si la CNT est subitement sortie de sa torpeur, cela pourrait être sous l’injonction de Baba Alpha oubliant qu’in autre syndicat devenu encombrant, le Synaceb dont le responsable a aussi eu quelques menaces est lui également de cette centrale devenue trop bavarde pour des camarades qui ne supportent plus la critique et la contradiction. C’est sans doute cette sortie avec la CNT qui lui vaut ces foudres de la renaissance.

Mais où est l’humain sous le soleil torride de la renaissance qui brûle sur nos têtes ?

Et Baba Alpha et son père sont arrêtés…

05 avril 2017
Source : Le Canard en Furie

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