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Levée de corps et enterrement de Hima Adamou dit ‘’Dama-Dama’’ : Hommage national au doyen de la presse nigérienne

Elhadj Hima Adamou Dama DamaElhadj Amadou Hima, plus connu sous le surnom de Hima Dama Dama a été rappelé à Dieu le vendredi 28 juillet 2017, des suites d’une maladie à la clinique privée Wangari de Niamey.
La levée du corps, suivie de son enterrement au cimetière musulman de Yantala, s’est déroulée le samedi 29 juillet 2017. On y notait la présence du Premier ministre Chef du Gouvernement, des présidents des institutions de la République, des membres du gouvernement, dont la ministre en charge de la Communication, des responsables des médias publics et privés, ainsi qu’une foule de parents, amis et connaissances. A cette occasion, une oraison funèbre a été lue par M. Issaka Hassane Karanta qui a rappelé à l’assistance les qualités du défunt et les riches expériences de ce vétéran de la presse nigérienne. (Nous y reviendrons).
A sa famille éplorée, à la famille de la presse et à l'ensemble du peuple nigérien, l’ONEP présente ses condoléances les plus attristées.

Hommage à Hima Adamou dit Dama Dama : Baaba s’en est allé…

Elhadj Hima Adamou dit Dama Dama est parti, pour toujours…

Au moment où il rendit l’âme, ce vendredi vers 11 heures, j’étais à la Voix du Sahel, précisément dans le Studio qui portait déjà son nom, en train de participer à un débat sur la Conférence nationale. Je n’étais au courant de rien à son sujet. C’est une heure après que par un coup de téléphone, la nouvelle me parvient, sèche et brutale ! Allahou Akbar ! Allahou Akbar ! Allahou Akbar ! C’était ma réaction ! « Inna lil lahi wa inna illahi Raaji una ! »

Encore une fois, le sort a frappé. Le deuil s’est installé dans la famille de la presse nigérienne, provoquant un vide désastreux. Car pour les journalistes nigériens de ma génération, l’illustre disparu n’a pas été qu’un confrère. Il était pour nous « Baaba », le père. C’est tout dire des liens qu’il avait tissés et entretenus avec les uns et les autres. Par respect pour son grand âge, personne n’osait l’appeler par son nom. Pour nous, il n’était ni Hima, ni Dama Dama, le sobriquet qu’il a affectueusement porté sa vie durant. Dans notre société, un enfant n’a pas le droit de prononcer le nom de son père, surtout en sa présence… Par politesse et par considération.

Voilà que Baaba est parti, pour toujours… Il ne laisse pas qu’une famille désormais orpheline de son affection, mais aussi une profession inconsolable qui perd un de ses piliers centraux ; son monument principal. C’est toute une profession qui perd son doyen, sa mémoire et sa bibliothèque.

En ses heures graves, comment ne pas me rappeler des circonstances dans lesquelles, par un heureux hasard, j’ai connu « Baaba » et comment ne pas me souvenir du chemin parcouru ensemble depuis que ce métier noble de journaliste nous a réuni ?

Le nom de Hima Adamou était connu de tous les Nigériens depuis la création de Radio Niger, en octobre 1958. Alors Secrétaire particulier du Cabinet militaire du Gouverneur, le jeune commis, par passion, tentait l’aventure de la radio alors naissante à qui il proposait ses services. Esprit curieux, il avait déjà des prédispositions naturelles pour le métier avec une excellente culture générale et une parfaite maîtrise de la langue Zarma. Ce prince Dossolais pur teint, devait alors, et dès le départ, donner au journalisme nigérien ses premières lettres de noblesse, en imprimant dans l’esprit conservateur de ses concitoyens de l’époque que le journaliste n’est pas un griot. Il fallait fixer les idées dès le départ. Et il l’avait fait.

L’hymne national

Un jour de 1971, alors jeune écolier, en classe de CM2, je devais, avec d’autres camarades de classe, chanter l’hymne national, la Nigérienne, que nous appelions «Auprès du grand», à l’occasion d’une visite de travail du Président Diori Hamani à Filingué. On était, là, alignés comme il fallait, quand « je voyais de mes yeux », pour la première fois… Dama Dama ! C’était un jeune homme svelte, longiligne, frêle… Je le voyais encore descendre de la Land Rover de Radio Niger et s’affairer à installer son matériel de travail, devançant de quelques moments l’arrivée du Président de la République. Je l’avais observé, suivi du regard, … Mais je n’osais pas m’approcher de lui. Le cadre n’était pas propice, et puis, la distance était trop grande entre le célèbre journaliste, vedette nationale confirmée, et l’anonyme élève de Filingué… Mais intérieurement, quelque chose de mystérieux m’a attaché à cet homme que je ne connaissais que par la radio… La radio, cet instrument qui va un jour nous réunir.

Le temps passe. Et puis un jour de l’année 1977, lycéen, je me prélassais de la vie de chômeur que nous imposait « l’année blanche », quand j’apprenais par un communiqué de la Voix du Sahel, l’ouverture du concours d’entrée au CFTI, la toute nouvelle école de journalisme. Une perche m’est tendue. Par l’entremise d’un cousin chef de service, je téléphonais, pour plus d’information sur le concours à l’ORTN et je demandais à parler à… Dama Dama.

Par bonheur, il m’était disponible et avait accepté l’entretien. S’informant de mon statut actuel, il me conseillait de passer d’abord mon Bac et que ce diplôme m’ouvrirait grandes les portes du journalisme. Je fus contrarié dans ma démarche, mais je cédais. Je renonçais donc au concours en me promettant tout de même de devenir un jour journaliste.

Et puis, le tournant ! En mars 1980, Télé Sahel organisait une émission publique à Maradi, émission retransmise en directe sur ses antennes. Dama Dama était de la mission, aux côtés d’une jeune icône, le directeur de la Télévision nationale, Mamane Sambo Sidikou. Elève en Terminale au Lycée technique, j’étais candidat au concours de poésie, que je devais d’ailleurs remporter. Dans la délégation de l’ORTN, j’allais aussi trouver feu l’animateur Awal Hamza, un commensal du CEG de Filingué, par l’entremise duquel j’allais enfin accéder à Dama Dama et à Mamane Sidikou ! Quelle aubaine ! J’ai rendez-vous avec les deux le lendemain matin à 10 heures, au Jardin public de Maradi ! Hourrah !

Et comme convenu, la rencontre a eu lieu, en toute simplicité. Mes deux interlocuteurs, sans complexe de supériorité face au petit lycéen, m’avaient entretenu du métier de journaliste, dans toutes ses facettes : ses exigences, ses difficultés, ses joies, ses réconforts…, anecdotes à l’appui. Ma décision est prise, je serai comme eux, journaliste. Mamane Sidikou, plus engagé, me conseille de me présenter, sous réserve de mon admission au Bac, au concours d’entrée au CESTI de Dakar, son ancienne école. Il me prévient que c’est concours régional difficile qui verra la participation de candidats d’une dizaine de pays de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale. Et le nombre de places est limité. Il me demande même de lui donner ma demande manuscrite, avec les pièces classiques de dossier (acte de naissance, certificat de nationalité). Ce qui fut fait dans les délais… Et le destin va s’exprimer.

Études terminées, service civique accompli, je vais intégrer la famille de la presse. Je vais accomplir mon vœu et pratiquer un métier qui m’a toujours fasciné. D’abord à la presse écrite, au quotidien Le Sahel où je serai tour à tour reporter, chef de desk, puis rédacteur en chef ! Les aléas du métier me font changer d’orientation. Nommé directeur de la Voix du Sahel, je vais cette fois-ci retrouver Dama Dama à l’ORTN et pouvoir enfin l’approcher. Et depuis, il est pour moi « Baaba» !

Baaba et son fils

Notre relation va se resserrer à partir de juillet 1999 où nous serons appelés à présider au destinées de l’ONC, l’instance de régulation de la communication : j’en étais le président et lui le secrétaire général. Baaba et son fils partageront désormais les mêmes bureaux, quatre ans durant à l’Observatoire national de la Communication. J’avais alors l’exceptionnelle occasion, au quotidien, de travailler avec l’homme, de le connaître, de l’estimer… C’était un homme affable, d’une humilité déconcertante. Il était l’ami de tout le monde, les grands comme les petits. Il aimait plaisanter, provoquer, mais dans le pur respect des traditions. Il était d’une générosité inégalée, ce qui lui faisait partager tout ce qu’il avait.

Dama Dama qui a connu et conseillé tous les « Grands » du Niger, est resté toujours égal à lui-même. Simple et courtois, comme l’artiste qu’il a toujours été. Car de Dama Dama, on connait surtout le journaliste-présentateur. Il était plus que cela. Il était aussi réalisateur, producteur, metteur en scène, dramaturge, comédien, calligraphe, dessinateur… Un véritable sphinx des temps modernes qu’on a du mal à camper.

Et puis sa vaste culture… Un océan ! Du Niger et des Nigériens, rien ne lui est étranger… Il connaissait son pays, son histoire, sa géographie, ses hommes… Il connaissait ses compatriotes du bout des doigts… Leurs origines et leurs parcours. Mais Dama Dama, qui a été aux côtés de tous les « Grands », est resté le même. Ce prince n’a jamais été tenté par les folies de ce monde. La richesse, pour lui, est morale et non matérielle. Il avait le don de s’adapter aux circonstances et aux aléas de la vie.

Fréquentant tout le monde, il s’est refusé de se mêler de politique, préférant se mettre à la disposition de son pays et de son métier. D’une égale aisance, il pouvait vous parler de chacun des chefs d’État du Niger qu’il avait parfaitement connu. Il était de toutes leurs missions délicates. Tous, sans exception, ont fait appel à ses services aux heures difficiles pour des commentaires à la radio ou à la télévision. Cet homme apparaissait déjà sur la photo du président Diori proclamant l’indépendance du Niger, dans la nuit du 2 au 3 août 1960.

Tous les chefs d’État du Niger l’ont sollicité pour des conseils sur la conduite des affaires de la nation. C’est dire combien il était au parfum des choses… Mais il s’était imposé une certaine réserve, refusant toute révélation de secret professionnel ou de secret d’État. Raison pour laquelle il s’est refusé d’écrire ses mémoires, en dépit des interventions répétés de plusieurs de ses proches.

Faire passer le message

Dama Dama n’était pas pour la presse nigérienne seulement un doyen, il a été un pionnier au sens premier du terme. Variant la pratique du journalisme, il ne se limitait pas à la seule langue pour laquelle il a été recruté à Radio Niger. C’est grâce à lui que les auditeurs sauront que les journalistes «en langues », pouvaient et savaient aussi parler français… Et puis les autres activités connexes : Dama Dama est celui qui a créé le théâtre radiophonique à Radio Niger, une émission qui fait encore le bonheur de millions d’auditeurs. C’était déjà en 1962, avec la pièce intitulée « La Congolaise ». Allez comprendre !

Cet artiste, qui a « l’art dans l’âme », a aussi créé et animé le théâtre à Télé Sahel, réalisant pièces sur pièces, mais jouant aussi sans complexe des rôles aux antipodes de ce qu’on peut lui imaginer : Il état tantôt « Commissaire », tant « Elhadj ka Django », et d’autres personnages encore… la préoccupation pour lui étant de « faire passer le message », de sensibiliser les Nigériens aux réalités de la vie, aux enjeux de leur époque, de les amener à un changement de mentalité, et surtout de les amener à s’impliquer individuellement et collectivement dans l’œuvre de construction nationale.

Dama Dama n’aimait pas les convenances diplomatiques, il les fuyait. Nommé Consul général du Niger à Kano, il montrait rapidement des signes de malaise dans ce milieu de raffinement et de code. Il préférait les rédactions de presse où l’atmosphère est plus détendu, plus jovial, plus vivant. Il rentre donc « au pays » pour encore « créer », créer sa propre radio, Souda, le rossignol.

L’incarnation de la bravoure

A l’instance de régulation de la communication, l’ONC, il marquera sa présence par sa sagesse et sa pondération. Il était notre ancien, notre doyen, notre « Baaba ». Cet homme calme était inébranlable : rien ne peut le déstabiliser et il avait la colère rare. De la vie il a tout vu, tout vécu : les hauts et les bas. Les joies et les peines. Aux heures de découragement et du doute, il savait vous galvaniser et vous encourager dans le combat. Il n’avait pas peur des épreuves et des difficultés, il les défiait presque, avec le courage et la nonchalance des intrépides.

C’est dans ce contexte que nous avions organisé les campagnes électorales de 1999 et tenir le pari de la neutralité en donnant aux différents candidats les mêmes chances d’accès aux médias, en termes de temps d’antenne et d’espace. Il avait su créer la confiance et la complicité entre les représentants des candidats et le collège des régulateurs en leur proposant de partager nos bureaux tout au long du processus électoral. Ce qui a été d’une convivialité insoupçonnée dans un contexte de compétition.

C’est dans ce contexte aussi que nous avions engagé l’ouverture du paysage audiovisuel du Niger. Contre vents et marrées, bravant les peurs et les menaces, nous avions ensemble décidé d’octroyer les premières autorisations des radios communautaires et des télévisions privées. Il fallait le faire dans un contexte politique et sécuritaire marqué par la méfiance et l’incertitude. Mais notre conviction était faite déjà : le Niger doit anticiper sur l’évolution au lieu de subir le cours de l’histoire. Le pari a été gagné. Notre pays compte aujourd’hui l’un des espaces médiatiques les plus ouverts et les plus diversifiés.

Enfin c’est dans ce contexte que nous avions ensemble revisiter les textes régissant la presse au Niger avec le souci partagé de renforcer la liberté d’expression et la responsabilisation du journaliste face à son public.

Sur ce point, Baaba était intraitable. Il insistait plus sur les devoirs que sur les droits du journaliste. Il avait à cœur, et de tout temps, l’intérêt du public à qui le travail du journaliste est destiné. Il était exigeant sur la qualité des prestations de ses confrères. Il abhorrait l’amateurisme et la médiocrité et s’extasiait devant un travail bien fait. C’était un artiste ! Mais un artiste qui savait avant tout mettre en avant l’intérêt général.

Mais Dama Dama était profondément humain. Il n’aimait pas voir son prochain en difficulté ou en manque. Et il savait trouver les solutions en pareil cas. Un jour, un confrère du privé avait commis un acte de diffamation grave qui devait en toute logique le conduire en prison. Et la plainte est là ! Une accusation de détournement d’argent et de corruption. Sans preuve ! C’était certain au regard de l’application de la loi alors en vigueur. Baaba me demandait de gérer le dossier. Ce que je m’empressais de lui accorder. Il prit rendez-vous avec le plaignant, et sur la base de la parenté à plaisanterie liant leurs deux communautés, réussissait à convaincre son interlocuteur de retirer sa plainte. Ouf ! Il fallait y penser !

C’est cela aussi Dama Dama, un homme qui avait la tête dans la modernité et les pieds profondément ancrés dans la tradition. Et c’est au nom de la considération qu’il vouait à cette tradition que Sa Majesté le Zarmakoye de Dosso l’avait nommé récemment, en plus de ses charges coutumières de chef de secteur, Zaroumèye !

Zaroumèye, dans la société zarma, est l’incarnation de la bravoure sur les champs de bataille…

Baaba, le poids de l’âge et la maladie ont mis un terme à ton existence. Ainsi va la vie ! Repose en paix et que Dieu, le Miséricordieux, t’agrée dans son Paradis éternel. Amine !

Ton fils, Aboubakari Kio Koudizé.

31 juillet 2017
Source : http://lesahel.org/

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