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Liberté d’expression/Baba Alpha : La voix étranglée

LIBERTÉ D’EXPRESSION :  Baba Alpha : la voix étrangléeLe Niger est en train de devenir – s’il ne l’est déjà – une démocratie bananière où toucher à la constitution est devenu un exercice banal qu’un clan peut décider sans concerter d’autres composantes de la nation ; on peut réviser à sa guise dès que le prince exprime le besoin, ses ouvriers serviles se mettant à l’œuvre, exécutant comme des termitières ouvrières mécaniques pour l’émergence d’une démocratie au rabais où emprisonner fait partie des principes de la gouvernance démocratique, dans un État de droit dans lequel ne vont en prison que ceux qui refusent de marcher avec le Camarade-Président. Jamais, s’opposer n’est devenu un choix périlleux que sous la gouvernance des camarades qui auraient pourtant pu comprendre, mieux qu’un autre, pour avoir joui de tous les espaces de liberté que balisaient les lois, par leur parcours l’importance des libertés dans la démocratie pour ne pas être ceux qui sapent les fondements de la démocratie, triturent les lois, confisquent les libertés. Nous sommes dans les malaises de notre démocratie encore balbutiante…
Depuis quelques temps, l’on observe un raidissement du pouvoir de Niamey. Se débattant au cœur de gigantesques scandales politico-financiers, désarmé face à une fronde sociale qui s’amplifie et empêtré dans une situation financière inconfortable à laquelle le gouvernement peine à trouver des solutions, le régime devenu très agressif, tire sur tout ce qui bouge comme si c’est un autre qui est à la base de ses malheurs. L’argent avec lequel on narguait les gens n’est plus là, et furieux, les nouveaux riches ne supportent plus la dèche. Et pourtant, ils n’avaient qu’à se plaindre d’eux-mêmes. Quand Hama Amadou, en partenaire politique sincère imbu de sa riche expérience de gestion de l’État avertissait sur les périls graves vers lesquels conduiraient, en dehors de toute planification rigoureuse, les chois populistes du régime, on ne voyait à travers sa personne qu’un adversaire pressé et jaloux des ?succès éclatant? du régime. Mais Hama n’est pas le seul à alerter. La presse libre a aussi joué ce rôle mais elle avait été cyniquement étiquetée « ennemie ».


C’est ainsi qu’une voix acerbe avait, dans la densité et la force de son verbe, pour aider le régime à regarder et à reconnaître avec humilité ses tares, dénoncé la gouvernance socialiste, ses injustices, sa mauvaise gestion, ses choix peu éclairés mais puisque cette voix singulière avait un timbre accusateur qui parle à la conscience, elle ne pouvait comprendre qu’elle gênait trop, qu’elle était devenue insupportable, et que pour ses audaces, la perspicacité de ses analyses, elle devait elle aussi, être « isolée ». Il avait peut-être tort de croire qu’il vit dans une démocratie normale et qu’il sert la pluralité et la dialectique des opinions. Dormant en prison, depuis deux mois avec son vieux père âgé de soixante-dix ans, Baba Alpha, est ce journaliste intrépide, à la langue vénéneuse pour nos princes qui ne supportent pas la critique et la contradiction qui aurait eu tort d’être Nigérien. Il paie depuis des semaines dans la magnanimité et dans l’isolement, dans le courage et la foi en Dieu qui sait la sincérité de son action pour la liberté de ses choix et de sa voix.
Quoi que l’on puisse dire, l’arrestation et l’incarcération de Baba Alpha, journaliste de son État, ne peut pas ne pas avoir de lien avec le travail de journaliste qu’il fait et on le sait avec quelle sagacité et quelle hardiesse il s’y emploie non sans passion. On se rappelle que Président de la Maison de la presse, les déclarations de son institution étaient toujours d’un ton acide qui agace et dérange. La radicalité de son combat journalistique ne pouvait pas plaire. Mais étant un journaliste de grand talent, respectueux des normes et de la déontologie, sur ce qu’il fait et dit, on pouvait seulement détester son travail, jalouser son savoir-faire mais l’on ne peut rien lui reprocher dans ce travail. Pour l’avoir donc, il aurait fallu passer par d’autres moyens qui ne peuvent pas avoir de liens avec le métier ; moyens qui, s’il avait été un journaliste gentil, un laudateur patenté, ce qui lui arrive ne pouvait jamais lui arriver. Nous sommes au Guriland et qui ne sait pas ce qu’un Ben Omar avait dit d’Issoufou et de son régime, sans en être inquiété depuis qu’il avait choisi de soutenir, même lorsque son immunité est levée, et ce choix devait être, selon ses propres mots, « la plus grosse erreur de sa vie », celle qui ne lui donne que regret et remord, à l’entendre dans la douleur de sa voix qui est comme celle d’un homme trahi. Soutenir le régime est la solution à tous les problèmes qu’on peut avoir avec la Renaissance ; toute chose que Zakaï a compris, que Seini Oumarou a fini par comprendre, que certains maires indélicats ont compris, que tant d’autres hommes qui ont mal géré ont compris en allant hypocritement soutenir un régime pour faire la paix avec lui. Il semblerait que Baba Alpha avait été approché pour le même jeu, mais ne pouvant pas tricher avec sa conscience, il aurait décliné l’offre : un homme, et un vrai ne se vend pas. Des convictions non plus. Et depuis, l’on pourrait croire que la guerre était ouverte. Ce fut alors le débarquement de Normandie, pardon pour la prison civile de Niamey. Et l’homme avec son père, son oncle un certain Sidi veinard qui a la chance d’échapper après quelques jours d’incarcération, et son père aujourd’hui âgé de soixante-dix ans, devait se voir accusé de « faux et usage de faux ». Et le tour de vice est fait pour régler à un homme devenu incontrôlable et encombrant, des comptes.  C’est ainsi donc que le régime réussit à étrangler sa voix et cela fait bien longtemps, que la farouche voix de Baba Alpha ne s’entend plus sur les médias, peut-être la paix pour le régime… Pourtant, même étranger – le mot est méchant et qui ne l’est pas d’une façon ou d’une autre – parce que journaliste, on peut critiquer dans une démocratie. Pourquoi alors les Africains se permettent « d’insulter la France, le père, la mère de la France », dixit Kourouma ? N’est-ce pas parce qu’ils ne sont pas d’accord avec une France ? Saurait-on le dénier à d’autres contre la Renaissance ? Comme quoi ce n’est pas si facile d’être un démocrate.
Son objectif est-il alors atteint ?
Ce n’est pas si sûr quand on sait qu’on ne peut pas ne pas lier ce déboire au métier qu’il exerce et que, ce faisant, cette persécution porte gravement atteinte à la réputation du régime, ternit son image de « pouvoir démocratique ». Mieux, quand on considère la « faute », l’on ne peut qu’en sourire quand on sait qu’ils sont nombreux, ces Nigériens dans notre administration qui ont dû, pour adapter leur âge au cursus scolaire, changer d’acte de naissance. Plus encore, quand on est né au Niger, que l’on a une femme nigérienne, et qu’on ne vit qu’au Niger, si ce n’est d’ailleurs le seul pays qu’on connait finalement, de quel autre pays peut-on être ? Quoi qu’on puisse dire, une nationalité est un choix. Combien sont-ils ces Nigériens nés au Niger, et qui, pour travailler et vivre plus tranquillement au Benin, au Burkina, au Ghana, en Côte d’Ivoire, au Togo, ont acquis la nationalité de ces pays qui sont historiquement les nôtres si ce n’est cette fâcheuse colonisation qui est venue nous diviser en détruisant nos vastes empires et nos grands royaumes ? Est-il d’ailleurs moral que pour chaque homme, on veuille fouiller dans la naissance quand on ne peut trouver d’argument objectif, pour le traquer et l’anéantir ? C’est d’un rabaissement de notre pratique démocratique qu’il s’agit ici et les Nigériens ne doivent pas oublier que par ces vilenies, ils s’offrent en spectacle au monde qui ne les regarde qu’avec dédain. D’ailleurs, cette affaire, pouvait-elle avoir de sens quand, ainsi que d’autres l’ont fait remarquer, celui qui avait facilité la transaction si c’en est une, devait être tenu à l’écart du procès sans avoir besoin ni d’un juge qui aura fait les écritures ni d’un intermédiaire qui se sait dans le trafic ? Quel honneur le régime pouvait-il tirer à faire emprisonner un vieil homme qui a choisi de faire ses derniers jours dans un Niger où il a désormais tout : une famille, des amitiés, des enfants qui y travaillent ? Méchanceté n’est pas nigérienne et du monde, le régime doit donner une bonne image de nous-mêmes.
Deux mois c’est trop. Au nom de la liberté, Baba Alpha doit être libre. Comment croire : que ce régime n’ait plus de cœur à faire emprisonner un vieil homme de soixante-dix ans ?
Peut-être faut-il comprendre, le type d’hommes qui nous gouvernent aujourd’hui….

21 juin 2017 
Source : Canard en Furie

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