Audit du ministère de la Défense nationale : Des commerçants ruinés et escroqués se défendent

Audit du ministère de la Défense nationale : Des commerçants ruinés et escroqués se défendentLentement mais sûrement, l'on s'achemine vraisemblablement vers une réorientation du débat public sur l'affaire des fonds de l'armée détournés. D'abord obnubilés par les feux du rapport de l'audit entièrement braqués sur les entreprises ayant bénéficié des marchés publics au ministère de la Défense nationale, les Nigériens ouvrent, petit à petit, les yeux. Rien de surprenant puisque l'audit a consisté à mettre en lumière les sommes engagées aux chapitres 3 et 5 du budget de la défense, c'est-à-dire les montants affectés à tout ce qui est armement, matériel militaire, logistique, bref des dépenses qui excluent le …du personnel. Mais, si l'on ne peut parler de ces montants, par conséquent des marchés, sans faire référence aux entreprises bénéficiaires, évoquer les procédures par lesquelles elles ont été adjudicataires des marchés mis en cause et de faire le point de leur exécution. C'est ce que les enquêteurs se sont contentés de faire. Ils n'ont ni jeté la pierre à X ou à Y, ni indiquer de coupables. Ils ne sauraient d'ailleurs le faire en ignorant les véritables acteurs de la prédation. Tapis au sein de l'administration publique, souvent à des stations de prise de décisions, les véritables prédateurs ne sont sûrement pas ceux qui sont contraints de se plier à la surfacturation ou de se voir recaler dans la course aux marchés, sinon définitivement proscrits de tous marchés publics. Les hommes d'affaires et entrepreneurs sont d'abord des victimes ; des victimes qui, parfois, à force de distribuer et d'arroser les décideurs et leurs assistants, secrétaires, directeurs de Cabinet et autres chargés de protocole, perdent jusqu'à une partie substantielle des fonds investis dans l'exécution d'un marché. Ils n'ont pas forcément choisi de corrompre, on leur a imposé cela.

Creuser davantage pour découvrir les véritables auteurs.

Dans l'administration publique nigérienne, le mal est si profond que certains estiment qu'il est impossible de faire bouger un dossier sans y avoir posé un caillou dessus. C'est la formule consacrée par les initiés qui vous disent, sans sourciller, qu'il y a dans leurs murs des vents qui emportent les dossiers tant qu'on n'y dépose pas dessus un caillou pour éviter le pire. Evidemment, toute l'administration nigérienne n'est pas corrompue. Cependant, le système est si gangrené aujourd'hui que les commerçants, comme on les appelle chez nous, sont pratiquement asphyxiés par les règles de jeu malsains qu'on leur imposent les bureaucrates. Dans la chaîne de passation des marchés publics du ministère de la Défense, il suffit sans doute de creuser un peu plus pour découvrir les plaies puantes de pratiques dolosives, inventées et entretenues par de hauts responsables de l'administration. Payés pour le service qu'ils ont l'obligation de rendre aux usagers, certains fonctionnaires véreux -il n'est pas rare d'en rencontrer dans la haute sphère de l'Etat - mettent à profit les attributs et les pouvoirs conférés par les fonctions de l'heure, pour gruger hommes d'affaires et Etat à la fois. Le système prédateur de l'administration nigérienne : des commerçants ruinés par l'Etat.

Les hommes d'affaires ont une particularité : faire des affaires dans lesquelles ils tirent profit. C'est la raison de leur activité. Or, ils sont souvent contraints de débourser des sommes colossales pour faire bouger des procédures administratives ralenties ou parce qu'on a délibérément bloqué leurs virements bancaires, à dessein pour les faire plier. Des pratiques malsaines qu'ils subissent plus qu'ils n'entretiennent. Les surfacturations au ministère de la Défense ? Elles s'expliqueraient, selon les confidences d'une source crédible proche du dossier, par les desiderata de hauts fonctionnaires qui revendiquent expressément leurs parts. Aussi, pour ne pas couler, les entrepreneurs ne se voient d'autre choix que de greffer aux montants initiaux les fameuses parts de ceux qui le tiennent en respect. Mais, dans bien des cas, cela ne contente guère les hauts cadres de l'administration nigérienne.

La bataille judiciaire sera rude

La bataille judiciaire, à n'en point douter, sera rude. Les conseils des commerçants s'y préparent avec l'assurance qu'ils sont en mesure de démontrer que leurs clients sont plutôt les victimes d'un système prédateur et d'une administration, sinon corrompue, du moins défaillante.

Pourquoi les hommes d'affaires ne sont-ils pas payés sur les budgets qui supportent les marchés ou les prestations qu'ils ont exécutés ?

D'ici à un procès, beaucoup d'eau coulera sous les ponts. Mais l'opinion publique nationale est déjà suffisamment aguerrie pour ne pas s'apercevoir que les véritables auteurs des malversations sont tapis dans l'administration publique. Et au regard de l'enrichissement rapide et extraordinaire de certains décideurs, l'on n'a pas besoin d'être un génie pour comprendre à qui ont profité les crimes financiers au sein de tous les ministères. Quant aux hommes d'affaires, ils partagent, avec d'autres, les mêmes misères d'une élite politique et administrative qui les utilise pour ensuite les jeter, comme des citrons pressés, au premier couac. Devant parfois attendre plusieurs années pour se faire payer - plein de cas ont été évoqués dans le rapport d'audit - les hommes d'affaires perdent pratiquement au change. On se demande d'ailleurs pourquoi ne sont-ils pas payés sur les budgets qui supportent les marchés ou les prestations qu'ils ont exécutés. Curieux, n'est-ce pas ?

Laboukoye

10 juin 2020
Publié le 04 juin 2020
Source : Le Courrier

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