Ecole nigérienne et lutte contre le COVID 19 : L’inexplicable impasse

ges/Ecole-Nigerienne-Table-ronde-qualite-education.jpgDepuis les congés de Pâques anticipés, l’école nigérienne est fermée sous la menace du coronavirus. Le 1er mai passé, lors de sa réunion, le gouvernement a décidé qu’il n’envisagerait la réouverture des classes qu’à partir du 1er juin 2020 si la tendance actuelle de baisse…se maintenait. Une décision qui ne laisse aucun doute quant au sort de l’année scolaire. La réouverture est alors conditionnée. Visiblement, l’école ne verra pas de sitôt ses portes rouvertes. D’ordinaire, le 1er juin, les vacances sont déjà là. Du moins pour les petites classes, car l’essentiel est déjà fait à cette date. Or, le gouvernement dit qu’il faut attendre cette date pour qu’il puisse, éventuellement, envisager la réouverture des écoles. Envisager ! Une perspective qui laisse entendre que l’année scolaire 2019-2020 fait désormais partie de l’histoire. D’ailleurs, selon des sources proches du ministère de l’Enseignement primaire, une directive a été donnée aux inspections afin de procéder à un classement des élèves sur la base des évaluations effectuées. Les élèves doivent être classés suivant trois tranches de moyennes. Les plus faibles, avec une moyenne comprise entre 0 et 2,49 points ; les élèves moyens, compris entre 2,50 et 4,99 points et enfin ceux qui ont cinq points et plus.

C’est comme si on sifflait la fin d’un match de football dès le début de la seconde mi-temps en proclamant la victoire de l’équipe qui a déjà marqué un but en première mi-temps.

Si l’instruction donnée aux inspections n’en dit pas plus, un cadre du ministère de l’Enseignement primaire a confié au Courrier que les choses sont claires. Les élèves seront évalués sur la base des performances déjà réalisées. Une surprise désagréable ? À coup sûr puisque les circonstances ôtent à certains élèves la possibilité de se surpasser et d’améliorer leurs acquis. La mesure qui risque d’être appliquée pour décider des passages et redoublements a donc, d’un point de vue pédagogique, quelque chose de tordu, pour ne pas dire injuste. C’est comme si, explique une de nos sources ayant requis l’anonymat, on sifflait la fin d’un match de football dès le début de la seconde mi-temps en proclamant la victoire de l’équipe qui a déjà marqué un but en première mitemps. Or, le score pourrait changer si le match allait jusqu’au bout. En juin, la saison des pluies est plus ou moins installée. En milieu rural comme dans les centres urbains où l’on recense un grand nombre de classes en paillotes, il n’y a plus d’école quand la saison pluvieuse commence.

La fermeture des écoles estelle une mesure politique, économique ou dictée par un souci d’efficacité dans la lutte contre le COVID 19 ?

Ni les Parents d’élèves, ni les syndicats, encore moins les autres partenaires de l’école, n’ont été encore consultés sur l’éventualité d’un raccourcissement de l’année scolaire. Les inspections sont à pied d’oeuvre et d’ici au 1er juin prochain, probablement, le sort de l’année scolaire 2019-2020 sera sans doute scellé. Une source, cadre dans une inspection de la place, indique que la décision d’écouter l’année scolaire porte certainement préjudice à de nombreux élèves. Toutefois, préciset- il, si la mesure peut, certes, être critiquée, elle vaut sans doute mieux que l’année blanche. Si l’option est retenue, elle permet au gouvernement de faire d’une pierre, deux coups, voire trois. D’abord, il élimine officiellement un facteur de propagation possible du virus en fermant l’école. Ensuite, il évite astucieusement l’année blanche en faisant évaluer les élèves sur la base de leurs performances déjà réalisées. Enfin, il fait, en ces temps de galère financière, des économies substantielles qui lui permettent de souffler un brin en attendant la rentrée scolaire prochaine. Mais la question se pose : la fermeture des écoles est-elle une mesure politique, économique ou dictée par un souci d’efficacité dans la lutte contre le COVID 19 ?

La trouvaille du gouvernement n’en est pas vraiment une. Plus politique qu’académique, elle ne peut être un succès, ni d’un point de vue technique, ni dans l’atteinte des objectifs académiques recherchés.

Au secondaire et au supérieur, les choses sont encore plus complexes. Des idées de cours en ligne ont circulé, soutenues par une correspondance officielle du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovations. Dans cette correspondance adressée le 27 avril 2020 au Recteur de l’université Abdou Moumouni de Niamey, le ministre Sadissou Yahouza souligne que le comité technique chargé de réfléchir sur les retards académiques a mis en place un dispositif pour la reprise des cours pendant la fermeture des établissements universitaires et qu’un guide pour la mise en ligne des cours par messagerie sécurisée a été élaboré. Un calendrier de rencontre avec les différentes facultés dans la perspective d’une implémentation du dispositif a été établi, la toute dernière, la faculté des Sciences politiques et juridiques (Fspj), étant programmée pour le lundi 4 mai 2020. Seulement, des doutes sont émis sur l’efficience de la mesure au regard des effectifs d’étudiants concernés, mais aussi de la faisabilité technique de la chose. Pour nombre d’enseignants-chercheurs, la trouvaille du gouvernement n’en est pas vraiment une. « C’est plus politique qu’académique », a dit un d’entre eux. Elle ne peut être un succès ni d’un point de vue technique, ni dans l’atteinte des objectifs académiques recherchés. En vérité, elle ne correspond pas à l’environnement d’apprentissage des étudiants qui n’ont pas, tous, nécessairement accès à Internet. Les moyens financiers pour ce faire sont hors de portée de la plupart d’entre eux. L’Etat fournira-t-il à chaque étudiant les moyens de rester connecté durant toute la durée des cours en ligne ? Autre problème non moins important, les enseignants eux-mêmes ne sont pas tous abonnés à Internet.

Quand le provisoire tend à devenir définitif

Dans les milieux de l’administration du ministère de l’Enseignement primaire, le scepticisme est de rigueur quant à une reprise des cours au titre de l’année scolaire 2019-2020. La fermeture provisoire et échelonnée dans le temps de l’école risque ainsi de devenir définitive jusqu’à la prochaine rentrée scolaire. La pandémie du COVID 19 a, donc, finalement, eu raison de l’école. Mais, est-ce explicable et soutenable ? L’école reste fermée, les mosquées également, mais les marchés et les transports en commun sont épargnés. Ce qui est perçu par une large partie de l’opinion publique comme une prééminence de l’économique sur le social. Pourquoi doit-on fermer l’école alors que les marchés et les transports en commun sont épargnés de cette mesure ? C’est là que le bât blesse dans la communication gouvernementale. C’est la question à laquelle le gouvernement reste sans réponse. Pour nombre de Nigériens, en particulier dans les milieux de l’école, le gouvernement a choisi de se faciliter la tâche en décidant de la fermeture prolongée de l’école. Il y a certainement d’autres alternatives plus efficaces qui auraient pu permettre une reprise des activités académiques et scolaires à plus ou moins brève échéance. Une large concertation avec les acteurs, notamment les enseignants-chercheurs et les syndicats, les inspections du secondaire et du primaire, ainsi que les parents d’élèves, aurait dû être la voie indiquée pour trouver, ensemble, une solution moins directive et préjudiciable aux apprenants.

Laboukoye

10 mai 2020
Source : Le Courrier

Imprimer E-mail

Politique.