Lettre au “président de la République” Monsieur le “Président”, Comment peut-on être le chef suprême des armées et refuser une manifestation publique de son peuple demandant à exprimer sa solidarité et son soutien à ses soldats en guerre ?

Lettre au “président de la République” Monsieur le “Président”, Comment peut-on être le chef suprême des armées et refuser une manifestation publique de son peuple demandant à exprimer sa solidarité et son soutien à ses soldats en guerre ?L’abus d’autorité et de pouvoir n’a pas d’autre terminal que la révolte populaire. Or, les restrictions des libertés publiques, que je refuse de croire justifiées et efficientes dans la lutte contre le terrorisme, créent au sein des populations un sentiment de révolte et de ras-le-bol. Non seulement, vous n’avez pas, en tant que chef suprême des armées, apporté le moindre début de solution contre les attaques meurtrières des positions de l’armée. Entre les deux dernières en date, celle d’Inatès qui a fait officiellement 71 morts et celle de Sanam avec 14 morts, il n’y a que quatre mois. Le moral des troupes, que vous ne seriez pas d’accord qu’on saborde, a plus que jamais besoin, de soutien populaire pour être relevé. Or, le président de la Délégation spéciale de la ville de Niamey, une autorité d’exception, refuse systématiquement que les populations nigériennes manifestent leur solidarité et leur soutien à l’armée. Une attitude ostentatoire, provocatrice et injustifiée du point de vue légal qui a fini par faire que le pouvoir s’est installé dans une logique de gras de fer dont le Niger peut et doit pourtant faire l’économie, au regard du contexte. Les organisations de la société civile, et vous savez très bien qu’elles ne sont pas seules, ont trouvé excessif cette interdiction systématique qui déroge par ailleurs aux prescriptions constitutionnelles. Elles ont, donc, décidé, de ne plus obtempérer à ces interdictions fantaisistes dont les motivations sont plus politiques que sécuritaires.

Votre propension à utiliser la chicotte a produit selon toute vraisemblance une tendance au refus d’obtempérer à des décisions illégales, ce qui est conforme à l’article 15 de la Constitution qui dit que « nul n’est tenu d’exécuter un ordre manifestement illégal ». Les organisations de la société civile sont, donc, dans leur droit et vous avez certainement pu vous rendre compte de l’impopularité grandissante des restrictions des libertés publiques qui, dans certains cas, s’apparentent à un étouffement de la vie économique ou même de la vie tout court. À Tillabéry, à Ouallam, à Téra, les populations sont massivement sorties et vous devez comprendre ce signe annonciateur. Les citoyens ne peuvent cautionner et accepter qu’au nom d’une lutte contre le terrorisme qui semble prospérer malgré tout, d’être ceux qui doivent payer, en lieu et place de ceux qui doivent écoper de sévères sanctions.

Monsieur le “Président”

Le 29 décembre passé, pour une fois encore depuis longtemps, les autorités nommées de la ville de Niamey ont interdit une manifestation publique des Nigériens. Pourtant , ceux qui l’ont initiée, les organisations de la société civile, l’ont dédiée aux Forces de défense et de sécurité à qui ils se sont sentis en devoir de rendre hommage et vis-à-vis desquels, au no, du sacrficie ultime qu’elles consentent pour veiller sur le Niger et son peuple, ils ont tenu à manifester leur solidarité et leur soutien indéfectibles. Comment pouvez-vous refuser une telle manifestation, noble et même nécessaire dans la logique de guerre actuelle. Car, si Mouctar Mamoudou, le président de la Délégation spéciale de la ville de Niamey, soit une autorité d’exception à la tête d’un conseil élu, se. permet d’interdire systématiquement toute manifestation, c’est que votre ombre est bien derrière, pas loin. Une ombre que vos compatriotes voient d’autant plus nettement que vos récents propos sur les libertés publiques ne militent pas en votre faveur. Mouctar Mamoudou, vos compatriotes l’ont fort bien compris, n’est qu’un commis de service à qui il est dicté de s’opposer systématiquement à toute manifestation publique. Le pauvre !Monsieur le “Président”

Je ne comprends pas. Comment peut-on être le chef suprême des armées et refuser une manifestation publique de son peuple demandant à exprimer sa solidarité et son soutien à ses soldats en guerre ? Ça dépasse tout entendement chez moi et plus j’y réfléchis, plus je perds totalement toute capacité d’analyse et de réflexion. Je ne comprends pas, ou du moins je refuse d’admettre ce que me suggèrent les faits et les propos que vous posez et/ou que vous cautionnez. Il est, en effet, ambivalent de votre part d’être le chef suprême des armées, en guerre, et refuser curieusement le soutien populaire du peuple que vous êtes censé servir. Le peuple nigérien, dois-je vous le rappeler, est indivisible. Il n’y a un peuple pour Issoufou Mahamadou et un autre pour d’autres. Il n’y a qu’un seul et unique peuple nigérien qui continue à enterrer ses morts, dans la douleur atroce d’une situation sécuritaire dans laquelle, de plus en plus, il entrevoit des mains invisibles mais intéressées par la poursuite et l’intensification de l’insécurité. Un ami m’a dit qu’à partir de janvier 2020, nous risquons d’assister à une intensification de l’insécurité et je me rends compte qu’il sait de quoi il parle. Déjà, à la veille, les attaques se sont multipliées, prenant comme cibles des points géographiques aussi divers qu’éparpillés dans la partie ouest du pays.

Monsieur le “Président”
J’ai pensé, en toute bonne foi, que vous ne pourriez pas refuser que l’on manifeste sur votre territoire pour soutenir les armées dont vous êtes, de par la loi fondamentale, le chef suprême. Je l’ai pensé car vous êtes le premier concerné, celui qui, en principe, doit être l’instigateur et le soutien principal. Hélas, jusqu’au bout, vous continuez à vous considérer comme le président d’une partie de Nigériens, ceux qui acclament vos actes et faits les contestables car opposés aux intérêts du Niger, et l’adversaire acharné des Nigériens, ceux qui expriment clairement et avec force leur désaccord de ce que vous avez fait du Niger. C’est un choix que personne n’assumera à votre place. Vous serez seul, le moment venu, face à vos charges. Ce jourlà, vous risquez de comprendre, hélas trop tard, que « l’homme n’est qu’une misérable petite moisissure de la terre ».

Monsieur le “Président”
Plus on s’achemine vers la fin, inéluctable, je dirais, de la fin de votre second et dernier mandat, plus la situation devient davantage critique. Si vos compatriotes s’inquiètent, à juste titre du processus électoral, ils sont carrément traumatisés par la situation sécuritaire qui prévaut dans le pays. On eut dit qu’à l’aube de cette année nouvelle, l’insécurité s’intensifie, avec des attaques par-ci, des enlèvements et des rapts par-là, plongeant notre pays dans une spirale de violences inédites. Votre gouvernance, à vrai, dire, n’a apporté aux Nigériens que misères, deuils et larmes. Combien de morts allons-nous encore enterrer, après tous ceux que nous avons déjà portés en terre et dont personne ne connaît le nombre exact ? Dans un an, lorsque vous serez parti, les Nigériens découvriront tant de secrets sur lesquels vous êtes assis. Alors, ils comprendront beaucoup de choses. En attendant, je me dis qu’ils vont continuer à subir les attaques terroristes, à voir l’école et la santé péricliter, à regarder la jeunesse sans autre repères que les trafics d’armes et de drogue qui prospèrent grâce à des complicités évidentes, la corruption à grande échelle comme mode de gouvernance et le détournement massif des deniers et biens publics. Je vous l’avais dit, mais vous ne m’avez pas écouté. Vous avez beau construire des buldings et des gratte-ciel comme ceux de New-York, vos compatriotes ne garderont de vous que ce que vous avez réellement fait en termes d’amélioration de leurs conditions de vie, de leur sécurité, de leur éducation, de leur santé, etc. Or, sur ce plan, le résultat est là, sans besoin d’être commenté à nouveau.

Monsieur le “Président”
J’ai passé des années à vous écrire, sans attendre autre chose de vous que de vous voir corriger le tir et vous mettre exclusivement au service du Niger et de son peuple. J’ai passé des années à vous confier ce que pensent vos compatriotes de votre gouvernance, à vous suggérer des choses et à vous conseiller d’éviter ceci ou cela, mais vous avez royalement ignoré, trop puissant pour écouter les recommandations d’un citoyen. Pourtant, c’est la meilleure voie pour un gouvernant. Il faut savoir écouter pour entendre et comprendre les cris de coeur de votre peuple. Autrement, c’est la dérive totale et je constate, malheureusement, que vous êtes allé trop loin pour pouvoir ajuster les choses. La primauté de la force sur le droit, caractéristique essentielle de votre magistère, n’est ni nécessaire ni justifiable. C’est un choix qui n’a jamais prospéré, nulle part, au monde. La primauté de la force sur le droit peut offrir, pendant un temps, l’illusion d’une puissance inégalée, mais elle finit toujours, telle une fleur fanée, par se flétrir.

L’habit, dit-on ne fait pas le moine et j’ai pu le vérifier amplement dans votre cas. Vous êtes si cultivé, “nourri”, durant près trois décennies, à la sève d’expériences de gouvernance probantes, toutes choses qui auraient pu vous permettre d’asseoir le Niger sur l’astre de la bonne gouvernance, faite d’écoute sérieuse à l’endroit de votre peuple, de préoccupation constante quant à ses attentes et à es aspirations, de jalousie morbide vis-à-vis de tout ce qui touche à sa sécurité, à ses intérêts stratégiques. À l’aube de 2020, je souhaite, pour le Niger et son peuple, la paix perturbée sans laquelle aucune vie n’est possible. Je lui souhaite également de retrouver les chemins obstrués de la démocratie et de l’état de droit, de la justice et de l’égalité des citoyens devant la loi. Quant aux pays amis, tels la France et les Etats Unis, je souhaite qu’ils comprennent que l’enjeu, c’est avec le peuple nigérien, pas avec les gouvernants.

Mallami Boucar

05 janvier 2020
Source : Le Monde d'Aujourd'hui

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