Lettre au “président de la République” : Monsieur le “Président”,en vous écoutant parler des relations franco-nigériennes, un extra-terrestre se tromperait sans doute sur votre nationalité, votre pays et votre fonction

Lettre au “président de la République” : Monsieur le “Président”,en vous écoutant parler des relations franco-nigériennes, un extra-terrestre se tromperait sans doute sur votre nationalité, votre pays et votre fonctionJe constate à quel point la question sécuritaire, une tragédie pour notre pays, est devenue une opportunité d’affaire en tous genres. Tandis que vous accusez certains de constituer une 5e colonne composée de suppôts du terrorisme, conscients ou inconscients, eux vous accusent d’opportunisme répugnant, voire de trahison. C’est là une autre tragédie. Dans le rang de ceux qui pointent du doigt comme étant l’alpha et l’oméga de la chienlit qui prévaut depuis des années dans notre pays, il n’est pas rare d’entendre que vos positions, en tant que chef suprême des armées, ne peut que dérouter dans un pays qui a plus que besoin de cohésion et d’unité, par delà les divergences politiques. Les uns et les autres disent que, curieusement, vous accentuez les choses, appuyant délibérément sur ce qui divise plutôt que sur ce qui réunit, tenant des propos provocateurs et offensants à l’endroit du peuple nigérien. A l’inverse, vous soutenez aveuglement tout ce qui vient de l’Occident et tous les pays, en plus de la France, semblent l’avoir si bien compris qu’ils défilent à Niamey, qui pour prendre sa part de portion de territoire à contrôler, qui pour arracher, au gré unique du boss que vous avez choisi d’être, quelques juteux marchés. Sans avoir à passer par le filtre éliminatoire d’un appel à candidatures pour un marché public. Et lorsque c’est le cas, on bricole pour éliminer tout autre candidat afin que le marché échoie effectivement à l’élu de votre choix.

Monsieur le “Président”

J’avoue qu’en vous écoutant parler des relations franco-nigériennes, un extra-terrestre se tromperait sans doute sur votre nationalité, votre pays, votre fonction, particulièrement lorsque vous avez déclaré que« ceux qui s’attaquent à nos alliances, ceux qui veulent les défaire, font pire qu’attaquer nos troupes ». Sans ambiguïté et sans aucune espèce de gêne, sans peur d’être accusé de haute trahison, vous avez ainsi dit vos préférences. Emmanuel Macron, le président français, ainsi que tous ses collaborateurs, doivent être fiers de vous, fiers d’avoir au Niger un président si dévoué et si déterminé à défendre « ses alliances » qu’il perd de vue qu’il n’est pas Français mais Nigérien. Je parle précisément de vos alliances à vous parce que les accords qui expliquent et justifient la présence des bases militaires françaises, américaines et autres au Niger, n’ont jamais été cautionnés et avalisés par l’Assemblée nationale, représentation légale du peuple. Conclusion, vos accords sont frappés d’illégalité et la France, comme les Etats Unis le savent. Vous. auriez donc, dû parler de « mes alliances », comme vous l’avez si bien fait en parlant de « mon territoire ». Ce sont vos alliances et je comprends que vous vous y arc-boutez si fort en donnant l’assurance à ceux qui vous confient sans doute leur gêne et leur embarras d’évoluer dans une totale illégalité chez nous, contre la volonté du peuple nigérien.

Monsieur le “Président”

Lorsque je vous ai écouté sur Rfi et France 24, je n’ai pas pu m’empêcher de penser et de me dire intérieurement que vous êtes tout sauf en phase avec votre peuple. Vos propos récents ont davantage creusé le fossé entre vous. Ce fossé, que nombre de vos compatriotes expliquent par la façon antidémocratique de votre réélection à la tête de l’Etat en 2016, est en train de diriger notre Niger vers des rivages à écueils. Jamais, l’histoire politique nigérienne n’a enregistré un tel divorce entre le peuple et un chef d’Etat. Jamais, les Nigériens n’ont connu un chef d’Etat aussi enclin à mépriser leurs aspirations et leurs attentes, à ramer à contre-courant de l’opinion nationale. Jamais, les Nigériens n’ont vécu un tel désastre au sommet de l’Etat. À coup sûr, vous resterez dans l’histoire et vos compatriotes, vous pouvez en être certain, ne vous oublieront jamais.

Monsieur le “Président”

Plus on s’achemine, lentement mais sûrement vers votre sortie officielle, plus votre impopularité grandit. Je suis personnellement abasourdi par le phénomène. Vos compatriotes ne cachent pas leur empressement à vous voir partir et croyez-moi, il n’y a ni limite politique à ce propos, ni considération partisane. Le Niger, dans sa majorité écrasante, se nourrit de l’espoir que votre gouvernance arrive à son terme et que de nouveaux soleils puissent poindre à l’horizon.

Monsieur le “Président”

Vous êtes le président en exercice de la Cedeao et copilote, avec le président ghanéen, du processus devant conduire à la monnaie unique de l’espace en 2020. Vous n’êtes pas particulièrement loquace sur le sujet, ces derniers temps. En tant que président en exercice et responsable du processus de création de cette monnaie unique, vos compatriotes s’attendaient à ce que vous vous livriez au show médiatique habituel, à l’issue de la 56e session de la conférence des chefs d’Etat, tenue à Abuja, au Nigeria, le 21 décembre 2019. Mais, vous vous êtes complu dans un silence assourdissant, comme si rien ne s’est passé d’important. Or, en même temps que vous êtes réunis à Abuja dans le cadre de la Cedeao, Alassane Ouattara de Côte d’Ivoire recevait, le vendredi 20 décembre, à Abidjan, le président français, Emmanuel Macron qui y a séjourné jusqu’au dimanche. À l’occasion, le président ivoirien, qui a déclaré avoir été mandaté dans ce sens, signait un accord avec son homologue français pour la création d’une nouvelle monnaie, l’Eco, qui remplace le franc CFA, désormais enterré. Si l’Eco est l’appellation de la monnaie envisagée dans le cadre de la Cedeao, celle qui a vu le jour aux bords de la lagune Ebrié, l’a été dans le cadre de l’Uemoa, un instrument monétaire de pays francophones d’Afrique de l’Ouest. Y a-t-il eu quelque coup fourré de la France pour choper à la Cedeao, avec la complicité de certains chefs d’Etat, sa monnaie ? N’est-ce pas une volonté de faire foirer le projet de la monnaie unique de la Cedeao ? C’est tout de même bizarre que la signature de la nouvelle monnaie de l’Uemoa intervienne exactement le jour où vous êtes réunis à Abuja dans le cadre de la Cedeao.

Monsieur le “Président”

Je me suis fait le devoir de fouiller dans vos archives, tant vous avez fait du bruit sur la question de la monnaie unique. Et j’ai découvert, oh stupeur, que vous avez tenu, récemment encore, des propos que les faits ont totalement démentis. Voici, pour vous, mais aussi pour vos compatriotes qui liront cette lettre, ce que vous aviez déclaré à Jeune Afrique, en août 2019, soit quatre mois auparavant.

« Soyons clairs. La création de l’Eco signifie la sortie du franc CFA. Cette monnaie sera, je le répète, liée à un panier de monnaies constitué des principales devises, Euro, Dollar, Yuan, avec lesquelles nous commençons », avez-vous expliqué. Selon vous, rapporte Jeune Afrique, il ne s’agit pas d’un processus de changement de nom du franc CFA, mais de l’adoption d’une véritable nouvelle monnaie appelée Eco. « Ce ne sera donc pas le CFA sous un autre nom ainsi que je l’entends parfois ».

Monsieur le “Président”

Vous devez parler pour expliquer ce qui s’est passé et ce qui se passe. Devons-nous considérer que vous avez échoué dans cette mission ? Même si c’est le cas, vous devez parler pour dire et reconnaître que vous avez échoué et que la monnaie unique de la Cedeao n’est pas pour demain.

Mallami Boucar 

31 décembre 2019
Source : Le Monde d'Aujourd'hui

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