Campagne électorale avant l’heure : Mohamed Bazoum persiste dans la violation de la Constitution

zÀ 15 mois de l’élection présidentielle prochaine au Niger, Mohamed Bazoum, ministre de l’Intérieur et candidat investi du Pnds, continue de battre campagne, en violation flagrante de la constitution. Nullement ébranlé par les critiques qui lui ont été faites par une large partie de l’opinion publique nationale, le ministre de l’Intérieur a repris sa campagne électorale avant l’heure, avec les moyens de l’État. Les images sont frappantes. Tout un mélange ! Encadré par une multitude de soldats et de personnalités publiques représentant l’autorité de l’État, on ne sait plus si l’on a affaire au ministre d’État ou s’il s’agit d’un candidat à l’élection présidentielle bénéficiant de la complicité de certains services et corps de l’État. « Quiconque aura fait usage des moyens de l’État à des fins de propagande, en violation des dispositions de l’article 61, sans préjudice des peines plus graves prévues par les textes en vigueur, sera puni de deux (2) à six (6) ans d’emprisonnement et d’une amende de 100 000 FCFA à un million (1 000 000 FCFA) », proclame le code électoral. En août 2019, dans la région de Zinder, Mohamed Bazoum a semblé avoir compris l’indécence de cette campagne électorale avant l’heure. Dénoncé pour un usage des moyens de l’Etat à des fins de propagande politique, il a reconnu le fait et a décidé de ne plus être pris au jeu. Mais les habitudes ont la vie dure. Si, personnellement, il ne se montre plus dans un véhicule avec plaque minéralogique, Bazoum est toutefois, non seulement accompagné dans ses déplacements par de très nombreux, directeurs généraux, présidents de conseils d’administration et autres chefs de service, mais également encadré par des gardes nationaux et autres soldats en sa qualité de ministre de l’Intérieur .

Mohamed Bazoum en campagne, malgré la loi

À Hamdallay, Dantchandou, Liboré, Kouré ; Kollo, Bartchawal, Mohamed Bazoum a, donc, remis ça, parcourant cette portion de territoire de la région de Tillabéry dans le cadre de ce que ses proches appellent pudiquement « tournée de proximité avec les militants ». Ministre de l’Intérieur, il est pourtant chargé de veiller à l’application et au respect scrupuleux des lois. Déjà, lors de sa campagne de Zinder, en août dernier, Mohamed Bazoum a déclaré à qui veut l’entendre qu’il est hors de question de mettre un terme à cette campagne, rétorquant qu’il est plutôt en mission de prise de contact avec les militants. Il a souligné à l’occasion que le Président Mahamadou Issoufou l’a fait en son temps, parcourant quelques 900 villages nigériens, bien avant l’ouverture officielle de la campagne électorale qui l’a porté au pouvoir. Mais il a omis, sans doute volontairement, de préciser qu’en 2010, c’est sous bonne escorte militaire comme il le fait aujourd’hui, avec la bénédiction de la transition militaire de Djibo Salou, que Mahamadou Issoufou a sillonné le Niger alors que ses adversaires politiques étaient confinés à Niamey. La reprise de sa campagne, dans la région de Tillabéry, n’a donc rien de surprenant. Elle s’inscrit, relève un militant du Pnds, dans le cadre d’un agenda planifié dont la mise en oeuvre doit permettre à Bazoum de résorber le grave déficit qu’il a dans sa connaissance avec une bonne partie de localités nigériennes. Le but est, semble-t-il, d’aller à la rencontre des Nigériennes de toutes les localités programmées. Une fois la tournée effectuée, le candidat Bazoum a tout aise de rappeler à ces populations son passage, chez eux, à telle date.

La Ceni, silencieuse face à la violation du code électoral

Si aucune disposition légale ne contraint Mohamed Bazoum à démissionner de son poste de ministre du gouvernement dès à présent, sa campagne électorale avant l’heure pose toutefois un problème politique et de pollution du climat politique. Un climat politique déjà chargé de suspicions de manipulations du processus électoral et qui risque, en dehors d’un dialogue politique entre parties prenantes de la classe politique, conduire à un épilogue critique. En fait, pour de nombreux observateurs, la persistante de Mohamed Bazoum à poursuivre sa campagne électorale avant l’heure, est un message clair en direction de ceux qui militent pour un dialogue inclusif à même de désamorcer la «bombe» électorale en perspective. Il sait que, s’il est en train d’enfreindre la loi, il n’y a toutefois aucun pouvoir susceptible de l’arrêter et de le sanctionner, au besoin. La Commission électorale nationale indépendante (Ceni), déjà interpellée en août sur sa responsabilité face à la violation de l’article 159 du code électoral, n’a pas daigné relever le plus petit doigt. Une inertie qui prouve, du point de vue de nombreux Nigériens, la partialité de la Ceni et son arrimage au pouvoir en place.

Le dialogue inclusif serait-il possible avec Mohamed Bazoum ?

Selon toute vraisemblance, les initiateurs et les soutiens d’un dialogue politique inclusif trouveront Mohamed Bazoum sur leur chemin. Peut-être pas seul puisque la décrispation de la vie politique devant conduire à la tenue d’élections crédibles en 2020-2021 n’est pas pour faire rire de nombreux acteurs politiques, et pas des moindres. Leurs grenouillages en vue de saboter le processus enclenché par le Premier ministre, Brigi Rafini, auraient déjà commencé. Si le ministre de l’Intérieur, qui a torpillé auparavant la première tentative de la classe politique de s’entendre sur un code électoral consensuel et une Ceni équilibrée, ignore royalement la loi électorale et fait comme bon lui semble, c’est qu’il a peut-être des soutiens insoupçonnés. Le Président Issoufou est interpellé, en vain, afin de le voir créer les conditions d’un processus électoral accepté de tous. Pour le moment, il clame partout qu’il ne se présentera plus, donnant ainsi l’impression qu’il n’y a guère une constitution qui lui en fait formellement interdiction.

Il y a trop de cafouillages pour un processus électoral qu’on veut clean. Outre le fait que Mohamed Bazoum poursuit sa tournée électorale, en violation de l’article 159 du code électoral et dans le silence complice de la Ceni, les audiences foraines et l’enrôlement sont aujourd’hui si enchevêtrés que l’on se demande à quel niveau d’exécution se trouve exactement la commission électorale. Ce sont des cafouillages pareils qui ont gravement entaché le processus électoral de 2016 qui s’est finalement terminé par un hold-up électoral. Si le dialogue envisagé est en mesure de créer, à nouveau, les conditions des corrections idoines, le peuple nigérien ne peut que sortir gagnant de l’épreuve.

Doudou Amadou  

05 novembre 2019
Publié le 21 octobre
Source : Le Canard En Furie

Imprimer E-mail

Politique