Gouvernance : La praxis du Bien

Gouvernance : La praxis du BienLes philosophes grecs antiques ont enseigné une science merveilleuse appelée l’Ethique, qui peut utilement soigner la mal gouvernance en Afrique, si nos dirigeants s’en inspirent. Nous inclinons à croire, que l’éthique grecque peut être bonne à penser pour les politeiai (constitutions) africaines. Mais qu’est alors l’éthique ? Pour Alain Badiou, le mot éthique est un terme que nous retrouvons dans la Grèce, chez le Stagirite (Aristote) dans l’Ethique à Nicomaque par exemple. Ethique concerne « la recherche d’une manière, d’une bonne manière d’être », ou « la sagesse de l’action » (Ibid.). Mais si nous remontons à l’ancienne tripartition de la philosophie propre aux écoles hellénistiques, l’Ethique correspond à la troisième partie de la philosophie après la logique et la physique. Elle est donc celle qui ordonne l’existence pratique à la représentation du Bien. Aujourd’hui on peut dire que l’éthique est devenue une notion transversale que nous retrouvons également dans les domaines des droits de l’homme, dans les situations technico-scientifiques (Ethique du vivant, bio-Ethique), les situations sociales (éthique de l’être ensemble), les situations médiatiques (Ethique de la communication) etc.

Au regard de l’ampleur de la gestion calamiteuse des Etats africains, une intrication entre respect des droits de l’homme et bonne gouvernance doit s’imposer nécessairement comme règle absolue de gestion du pouvoir. Les dirigeants doivent cesser de réduire le citoyen africain en sujet abstrait, et lui reconnaître (admettre) dorénavant son statut de sujet raisonnable, qui possède des droits (droits de survivre, de n’être pas maltraité, de disposer de libertés, etc.) que toute constitution doit promouvoir, protéger et rendre effectifs. L’Ethique envisagée sous cet angle consiste à se préoccuper de ces droits et libertés (d’opinions, d’expression, de désignation démocratique des gouvernants), à les faire respecter. Toutefois, l’implementation d’une Ethique politique en Afrique qui tiendra compte de l’effectivité des droits de l’homme, passera nécessaire par une transformation de l’égoïsme de nos dirigeants pour une katalepsis (une saisie) de l’existence des autres : c’est-à-dire de ce peuple qui vit mal, et qui a besoin de l’exercice d’une justice comme équité, qui s’appuiera sur les nobles valeurs de la démocratie et du respect des droits des citoyens universellement consacrés par la déclaration universelle des droits de l’homme. C’est véritablement tout un travail de refonte de la mentalité de nos gouvernants qui est posée. Il s’agira par des discours, par des textes tels des « épitomés » (résumés de doctrine) de leur réapprendre à gouverner dans le sens du bien et de l’utile.

Comme toute bonne thérapie, il s’agira au nom de l’éthique politique de motiver nos dirigeants à respecter d’abord la chose publique, à se suffire de peu, à faire une sorte d’ascèse de leurs désirs, afin d’envisager le pouvoir non pas comme leur propre propriété, mais comme un devoir à accomplir au nom de l’intérêt du peuple. Et à ce niveau de notre analyse, l’exemple de l’empereur Marc Aurèle peut grandement aider aujourd’hui les dirigeants honnêtes et sérieux qui veulent en âme et conscience œuvrer dans le sens du bien de leur peuple. A l’attention d’un homme qui était en admiration devant les mets que l’on mange à table, l’empereur Marc Aurèle lui répondit : « Tout ça n’est rien de plus que du cadavre de poisson ou d’animal ». Il faut, et c’est une condition sine qua non que le quotidien de l’homme politique reflète cette parabole très instructive. C’est donc dire, à partir de ce qui précède que le bon et futur dirigeant africain doit être à nos yeux un thérapeute du quotidien. Qu’est-ce à dire ? Nous pensons qu’après des décennies de mal gouvernance ou plus exactement de mauvaise gestion de l’Etat, que nos dirigeants et nos hommes politiques cesseront de gérer l’Etat comme les Barbares, qui ne pensent qu’à prendre tribus et butins.

La conquête du pouvoir en Afrique est à l’identique des ambitions des chefs de guerre d’Alexandre le Grand qui ne le suivaient dans ses folles conquêtes rien que pour profiter des butins : c’est-à-dire s’enrichir. Or, puisque la conquête grandeur nature est révolue, les hommes politiques ne passent plus aujourd’hui par la guerre, le seul moyen royal et rapide passe par des stratagèmes de filous pour ‘‘saigner’’ les caisses de l’Etat : d’où la corruption, l’affairisme, le népotisme, l’injustice. Cet éventail de phénomènes est concrètement ce que nous pourrions appeler : le Mal Politique. Car d’un point de vue éthique, le mal c’est le négatif, le manque de souci pour le Bien, le refus de penser au bien du peuple. Il est en effet clair que si les futurs et actuels dirigeants africains parvenaient à ressasser tous les maux qui ont handicapé l’évolution positive de leur Etat, et en faisant du respect des droits des citoyens et de leur concrétion leur cheval de bataille, nous croyons qu’ils rentreront véritablement dans l’éthique de la gestion de l’Etat entendue comme devoir supérieur. Ainsi que cela se comprend, c’est cette éthique du bien faire, du souci de l’intérêt des citoyens qui fait grandement défaut en Afrique, non pas que les dirigeants sont incapables d’avancer politiquement comme par une sorte de malédiction, ou de fatum, mais c’est simplement que le mal est inhérent à nos propres attitudes de gouvernance qu’il faille aujourd’hui élaguer. Et selon la belle formule que nous propose Alain Badiou, si notre situation actuelle peut être considérée d’un point de éthique comme un mal énorme, donc rigoureusement un crime contre des citoyens (ou mieux une trahison politique), nous adhérons pleinement à ses propos pour dire en effet que : « Les droits de l’homme sont des droits au non-mal » (Ibid.). Autrement dit, in concreto, les valeurs issues des diverses déclarations des droits de l’homme n’ont pas été suffisamment intriquées dans les diverses gestions de nos démocraties africaines. A l’évidence, et pour conclure, ce qui bloque, ou constipe l’avancement normal de nos Etats africains, c’est le choix non clairvoyant de la part du peuple de dirigeants honnêtes, justes et sages.

Chaque fois qu’il y a des élections dites démocratiques, ce que les africains récoltent, ce sont des dirigeants masqués, plus prompts à se satisfaire d’abord que de travailler pour le Bien des citoyens. Pour nous en effet, un dirigeant qui laisse par exemple la famine s’installer dans son pays alors qu’il pouvait la prévenir est coupable devant l’histoire. Un dirigeant qui au nom d’intérêts égoïstes laisse certains individus dépouiller de pauvres villageois sans rien faire (expropriés de leurs terres), et pire reste indifférent par rapport au sort de milliers de familles déplacées pour cause de guerre, est coupable devant l’histoire. Tous les chefs africains qui ne font rien pour ramener la paix, la stabilité politique, la sécurité, de redonner du bonheur pour le peuple par le biais du travail, des salaires réglés à termes échus, qui n’accordent pas de bourses à leurs étudiants ou cautionnent la honte qu’un étudiant soit expulsé en Europe pour cause de renouvellement de titre de séjour est coupable également devant l’histoire. On peut affirmer avec vérité sur ce point précis, qu’il y a en Afrique beaucoup de dirigeants assis au pouvoir qui sont des criminels impassibles au sort de leurs concitoyens.
Dr. Youssouf Maïga Moussa (Helléniste)

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