Présidence tournante de la CEDEAO : Mahamadou Issoufou doit d’abord régler son litige avec son opposant avant de se mêler des conflits des autres pays

HFaut-il en rire ou en pleurer ? Mahamadou Issoufou et le siens, eux, l’ont pratiquement fêté, dès sa descente d’avion, de retour d’Abuja où il a succédé au Président Mahamadou Buhari du Nigeria. Chaudement applaudi par la délégation officielle qui l’accueillait comme s’il a brillamment remporté un poste âprement disputé par plusieurs concurrents au niveau international, le Président Issoufou semble avoir énormément aimé la surprise de ses obligés puisqu’il a lui-même accompagné leurs applaudissements de quelques claquements de mains. Pour une présidence tournante entre les pays membres, ça ne valait pas la peine. Pour rappel, la CEDEAO compte 15 États membres et le Niger en a assuré la présidence en 2004, sous Mamadou Tanja. Sans tambours ni trompettes ! 15 ans plus tard, le Niger est à nouveau à l’honneur. C’est donc une présidence qu’assurent les États à tour de rôle, sans que l’institution puisse d’ailleurs y faire barrage au nom de ses principes et règlements. Il n’y a pas, a priori, de quoi fouetter un chat. Pourtant, les partisans du pouvoir l’ont célébré comme une victoire diplomatique digne du nom. Une victoire diplomatique mise à l’actif d’un leadership du Président Issoufou à qui il serait reconnu des mérites indiscutables, notamment aux plans de la démocratie et du respect des droits de l’homme. Une perception aussi fausse qu’insultante pour la plupart des Nigériens aux yeux de qui le Président Issoufou n’a aucun de ces mérites.

Le président de la CEDEAO, Mahamadou Issoufou, vs Hama Amado, chef de file de l’opposition nigérienne, devant la Cour de justice de la CEDEAO ?

La désignation de Mahamadou Issoufou à la tête de la CEDEAO, eu égard aux habitudes de l’institution, jette un doute sérieux sur l’issue du contentieux judiciaire qui l’oppose au chef de file de l’opposition nigérienne devant la Cour de justice de la communauté. Si l’on ne peut douter de l’indépendance des juges de la Cour, l’institution dont ils dépendent a montré tellement de laxisme face à la violation de ses principes fondamentaux par les chefs d’Etat qui doivent d’abord donner l’exemple, que rien ne semble impossible à envisager. Lorsqu’on connaît la procédure judiciaire qui a été suivie pour aboutir à une condamnation judiciaire de Hama Amadou et l’éliminer de la course au fauteuil présidentiel, il y a de belles raisons de penser que les autorités de Niamey poursuivront leurs “efforts” jusqu’au bout. Elles ne lésineront pas en conséquence sur les moyens. Le président en exercice de la CEDEAO, auteur d’un hold-up électoral en 2016, est-il un bon indicateur de l’évolution positive de la CEDEAO ? Nombre d’observateurs en doutent sérieusement.

La CEDEAO, un club de chefs d’État qui veillent sur leurs intérêts et non ceux des peuples

Au titre de ses principes cardinaux, « Toute accession au pouvoir doit se faire à travers des élections libres, honnêtes, et transparentes ». Un principe auquel Mahamadou Issoufou a fait librement écho en prétendant, dans un message à la nation, qu’il ne cautionnera jamais des élections tropicalisées et qu’il se considérerait personnel responsable ». Des paroles qui sont restées de voeux pieux, les élections de 2016 ayant été un vulgaire hold-up électoral où les procès-verbaux ont été fabriqués, souvent loin des bureaux de vote et des sièges des commissions élections. Les élections de 2016, c’est de notoriété publique, n’ont été ni honnêtes ni transparentes. La CEDEAO le sait mieux que toute autre organisation sous-régionale ou internationale. Toujours sur la question des élections, la CEDEAO proclame que « Les listes électorales seront établies de manière transparente et fiable avec la participation des partis politiques et des électeurs qui peuvent les consulter en tant que de besoin ». Ce principe, également, a été violé en 2016 puisque les délais de l’affichage des listes, leur consultation et les réclamations éventuelles des citoyens n’a pas été respecté. Et dire que la CEDEAO a suivi de bout en bout le processus électoral nigérien et avait envoyé une forte délégation d’observateurs. Des observateurs ayant, évidemment, estimé que les choses se sont globalement bien passé.

La CEDEAO face aux processus électoraux

Sur bien des questions, la CEDEAO n’est pas crédible aux yeux de nombreux citoyens de l’espace. Elle représente, pour une large opinion, un club de chefs d’État décidés à se défendre et à défendre leurs positions, au mépris de ses propres principes et des intérêts des peuples. C’est ainsi que l’on reproche à la CEDEAO d’être toujours restée muette face aux dérives et aux travers de chefs d’État décidés à s’accrocher au pouvoir et/ou à se maintenir au pouvoir en violant toutes les règles de jeu démocratiques librement consenties. On triture les lois électorales, la CEDEAO ne dit rien, ne dénonce pas. On met en place une commission électorale partisane, qui travaille, au vu et au su de tout le monde, pour fabriquer une victoire électorale, la CEDEAO laisse faire, fait semblant de chercher un consensus entre les parties en multipliant les missions de bons offices qui n’ont pour unique objectif que de rogner le temps et place les oppositions devant le fait accompli. On fait un holdup électoral comme au Niger, on confisque les urnes, fabrique des procès-verbaux dont la fausseté est évidente au regard, la CEDEAO estime et déclare que les élections, hormis quelques incidents mineurs qui n’impactent pas sur le résultat final, se sont déroulées convenablement. À la fin, lorsque les résultats tronqués sont proclamés, la CEDEAO pousse un OUF de soulagement en parvenant, cahincaha, à la fin de ce processus électoral cahoteux et les chefs d’État des pays membres, sans gêne, s’appellent d’abord en privé pour féliciter celui qui a su, malgré tout, s’imposer à son peuple, avant de sortir au grand jour avec des lettres officielles de félicitations. Et la CEDEAO tourne ainsi, jusqu’au prochain processus électoral où elle va dérouler le même agenda, la même procédure et la même démarche. Pour les mêmes résultats connus à l’avance.

La CEDEAO face aux coups d’arrêt aux dérives et travers des chefs d’État

La CEADEO a justifié, à bien d’égards, cette regrettable image. C’est notamment le cas lorsque, comme dans le cas du Niger, un coup d’arrêt est porté aux dérives et travers d’un chef d’État. Alors, on sort les grands communiqués, on fait la grande gueule, on sort les muscles que l’on a cachés dans les situations indiquées pour les bander, bref on fait savoir que la CEDEAO existe et qu’elle a des principes dont elle n’accepte pas la violation. On va jusqu’à proclamer parfois la mise au ban d’un pays sous prétexte que la démocratie a été violée et que l’institution, pour son image, ne saurait cautionner la prise du pouvoir par la force. Est-ce crédible de ne réagir que dans les cas où l’État est faible ? Est-ce crédible pour la CEDEAO de fermer les yeux sur la trituration des lois électorales et la manipulation des processus électoraux pour surgir seulement lorsque, d’une façon, il est vrai, contestable par ses principes, il est fait droit aux légitimes revendications d’un peuple sans défense ? Pour être prise au sérieux, la CEDEAO doit certainement changer de paradigmes et comprendre que l’intégration qu’elle promeut ne peut se faire qu’avec les peuples.

Mahamadou Issoufou aurait-il pu président en exercice de la CEDEAO si l’institution était respectueuse de ses propres textes ?

La désignation de Mahamadou Issoufou à la tête de la CEDEAO n’aurait certainement pas eu lieu si l’institution était peu regardante sur ses propres principes. D’abord, de tous les 15 Etats membres de la CEDEAO, le Niger est le seul pays où des gens croupissent en prison sans que la justice ait établir leur culpabilité. Bakary Saïdou, le président du groupe parlementaire du Moden Fa Lumana Africa sous la Première législature de la 7e République est en prison depuis trois. Avec un dossier totalement vide, indique-t-on dans les milieux judiciaires. En tout état de cause, l’enquête de gendarmerie conduite à la demande du procureur de la République l’innocente totalement. Il n’y a pas que ça. Depuis huit ans, ce sont des centaines de Nigériens, militants de partis politiques, acteurs de la société civile, journalistes, pour l’essentiel, qui ont été interpellés et gardés en vue pendant quelques jours, sinon placés sous mandat dépôt dans une maison d’arrêt. Devenu président en exercice de la CEDEAO, Mahamadou Issoufou est désormais mieux placé qu’en 2016 pour veiller à ce que l’institution observe le strict silence sur le processus électoral qui s’annonce déjà très mal avec un cafouillage totale dans l’exécution du chronogramme électoral.

Doudou Amadou  

11 juillet 2019
Publié le 03 juillet
Source : Le Canard en Furie 

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