Au Niger, le régime de Madamadou Issoufou pointé du doigt

Au Niger, le régime de Madamadou Issoufou pointé du doigtUne dizaine d’ONG réclament la libération de 26 membres de la société civile et s’inquiètent des dérives autoritaires du Niger, pays dont le ministre des Affaires étrangères vient de démissionner pour protester contre la mainmise récente du régime de Mahamadou Issoufou sur le processus électoral.

C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. La démission du ministre des Affaires étrangères Ibrahim Yacouba le 12 avril dernier, a insufflé une nouvelle dynamique à l’opposition. « Cette décision est la conséquence d’un an de combat », a confié à Match Afrique, Yacouba qui dirige le MPN-Kishin Kassa, un parti qui avait recueilli 4.4% des suffrages en 2016. L'ancien ministre de 46 ans accuse le régime d'Issoufou d’avoir mis en coupe réglée la Commission nationale indépendante (Ceni). « Avant, tous les partis y étaient présents plus aujourd’hui, c'est la fin de 25 ans de pluralité (...) Ce code électoral ne permet pas d’avoir des élections honnêtes» Pour reprendre l’expression de l’universitaire Elhadj Malick Oumarou, pourfendeur de Mahamadou Issoufou sur le site Mondafrique : «un homme sincère et qui aspire à passer tranquillement le pouvoir dans deux ans et neuf mois ne se comporterait pas de cette manière».

Le 16 mai, Ibrahim Yacouba était donc l’invité vedette du lancement du Front Démocratique et Républicain (FDR), qui réunit un panel très vaste de la société nigérienne. D’anciens caciques des régimes précédents y côtoient une jeune garde pressée d’en découdre avec un régime sensé prendre fin en 2021 –selon la constitution- et des activistes de tous bords (Photo ci-dessous). 

Neuf protagonistes de la résistance contre le régime Issoufou:de g. à Dte et de haut en bas: l'ancien Président Mahamane Ousmane, le ministre démissionnaire Ibrahim Yacouba, le porte-parole du FDR Adal Rhoubeid, l'activiste Moussa Tchangari, la première femme candidate à une présidentielle au Niger Mariama Bayard, le président du Moden-Lumana Hama Amadou, les activistes Nouhou Arzika, Ali Idrissa et Me Abdramane Lirwan. © AFP / DR / Paris Match

« Ce front est né de la volonté de toutes les forces vives de la nation d’unir leur force pour contrecarrer la dérive autoritaire du régime », explique son porte-parole Adal Rhoubeid. Ce qui est en jeu est rien moins que l’avenir d’une des régions les plus abrasives du globe, surtout pour où est mobilisé le plus grand nombre de soldats français en mission à l’étranger. « Il est urgent que la communauté internationale ouvre les yeux : le verrou du Niger dans la stabilité de l’Afrique de l’Ouest va sauter si le pays achève son évolution déjà amorcée vers un régime d’exception », avertit Adal Rhoubeid, président du MDR-Tarna lui aussi candidat en 2016. 

Rallié désormais à l’opposition, Ibrahim Yacouba a vu sa femme visée par une enquête judiciaire. Une technique habituelle à l’encontre des opposants au Niger. Rappelons que lors du second tour des élections présidentielles de 2016 au Niger, Issoufou a affronté Hama Amadou, le président du Moden-Lumana… depuis une cellule de prison. Hasard des transferts pénitenciers, c’est dans la même prison à Filingué -loin de Niamey- que se trouve actuellement enfermé l’un des principaux leaders de la société civile Ali Idrissa.

Ali Idrissa ici sur le plateau de Labari TV à Niamey en mars 2016, aujourd'hui prisonnier politique dans les geôles du président Issoufou © F de Labarre / Paris Match

 Fondateur du Réseau des organisations pour la transparence et l’analyse budgétaire (Rotab) et patron de la chaine de télévision Labari TV, l’activiste avait reçu Match Afrique dans ses studios à Niamey au printemps 2016.

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Ali Idrissa disait alors: « Combien d’années de démocratie a-t-il fallu pour en arriver là ? Pour mettre ce si beau pays dans une telle situation, j’ai honte!» Il se savait aussi menacé d’emprisonnement et surveillé de près. A l’époque, le patron de Labari TV se trouvait en sérieuse concurrence avec un autre patron de Media Ibrahim Yacouba, alors directeur adjoint de cabinet de la Présidence. Aujourd’hui les deux hommes sont dans le même navire, aux cotés de l’ancien Premier ministre en exil Hama Amadou, de l’ancien Président Mahamane Ousmane, des désormais célèbres activistes Nouhou Arzika, Moussa Tchangari et Abdramane Lirwan.

Ces derniers font partie des 26 personnes arrêtées le 25 mars en marge des manifestations contre la loi de finance 2018. Le 25 mai, dix Organisations Non Gouvernementales dont Amnesty international, Oxfam, Tournons la Page Niger, Front Line Defenders, FIDH etc ont publié un communiqué commun pour faire part de leur "profonde inquiétude". Ces ONG de renom appellent les autorités à la libération des activistes et la fin des poursuites. "Au lieu de déployer des stratégies pour attaquer de front les acteurs de la société civile, les autorités du Niger devraient reconnaitre leur légitimité (...) leur ménager l'espace nécessaire à leurs activités et les protéger des menaces", déclare Samira Daoud, directrice régionale adjointe d'Amnesty International pour l'Afrique de l'Ouest. Le discours d'Ibrahim Yacouba qui nous parle depuis Niamey est plus tranché : « un sursaut est nécessaire pour éviter un régime autoritaire, il faut se battre ou mourir ».

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28 mai 2018
Source : http://www.parismatch.com/Actu/International/Au-Niger

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