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Forces étrangères au Niger : tout le monde n'est pas d'accord

Lorsquʼil sʼagit dʼaccueillir des forces militaires étrangères sur son territoire, le président nigérien, Mahamadou Issoufou, donne lʼimpression de dérouler le tapis rouge. Depuis son arrivée au pouvoir, les Français ont installé trois bases au Niger. Tout comme les Américains qui construisent à Agadez, dans le nord du pays, leur plus grande base sur le continent africain. 110 experts internationaux ont également été déployés dans le pays par la mission civile de lʼUnion européenne Eucap Sahel. Et, depuis fin 2017, il est question de lʼarrivée imminente de 470 soldats italiens. Cette dernière nouvelle inquiète une large partie de lʼopinion publique nigérienne.

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Les accords de défense : le souvenir d'une époque qu'on espérait révolue

« Les Africains se disent que leurs aînés ont lutté pour que leur pays accède à lʼindépendance et voilà quʼaujourdʼhui, elle est remise en cause. Cʼest un sentiment dʼincapacité, de faiblesse et de trahison », explique maître Lirwana, militant de lʼorganisation de la société civile (OSC) SOS Kainaji. Quelques mois à peine après avoir obtenu son indépendance, le Niger a signé un accord de défense avec la France, le Bénin et la Côte dʼIvoire. Le texte mettait à la disposition de lʼex-métropole les bases militaires situées sur le territoire de ses anciennes colonies. Il cédait aussi à la France un accès prioritaire aux ressources naturelles. Il a fallu attendre 1974 pour que le président Seyni Koutché obtienne le départ définitif des troupes étrangères.

Le gouvernement argumente pour rassurer mais...

Mais depuis lʼélection de Mahamadou Issoufou, elles reviennent en force pour mener leurs activités dans la région. « Le Niger dispose dʼune situation unique dans une région où des organisations terroristes violentes telles que Boko Haram, Daech ou Aqmi exploitent des frontières poreuses », explique Samantha Reho, porte-parole du commandement des États-Unis pour lʼAfrique. Pour les hautes instances du gouvernement, la coopération militaire offerte par les Occidentaux nʼest pas une menace à lʼintégrité territoriale. « Il y a une propagande terroriste qui est souvent reprise par certains citoyens jaloux, légitimement, de leur souveraineté. Ils disent que le Niger est devenu un siège de bases militaires étrangères. Mais il nʼy a que la France et les États-Unis. Ces deux pays sont venus parce quʼil y a des menaces réelles chez les voisins et nous avons intérêt, en tant que pays souverain, à ce quʼelles soient contenues ou éradiquées », explique Kalla Moutari, ministre de La Défense.

Une question : pourquoi les accords sont-ils opaques ?

Ce qui dérange surtout, cʼest lʼopacité qui entoure les accords entre le Niger et ces forces étrangères. « Personne ne sait comment ces bases sont arrivées au Niger, comment ça a été négocié, quelle est leur activité, quʼest ce quʼils font ? » explique maître Lirwana. « Pourquoi lʼAssemblée nationale nʼa pas été consultée ? » poursuit-il. Selon les articles 66 et 169 de la Constitution, le Parlement devrait être consulté avant lʼattribution de la sécurité du Niger à dʼautres organes que les forces armées nationales. Cette question a été soulevée par plusieurs médias et leaders dʼopinion. « Ce sont des accords, des protocoles. Lʼobjectif nʼest pas le Niger, lʼobjectif est la logistique destinée à appuyer les objectifs déployés dans des pays frères en crise », sʼexplique le ministre de la Défense, avant dʼajouter : « Si il y a quelquʼun qui pense quʼon doit aller à lʼAssemblée nationale, il y a des moyens de recours. Il nʼy a rien à cacher et nous nʼavons aucune peur dʼaller à lʼAssemblée nationale parce que le président dispose dʼune majorité écrasante au niveau de lʼAssemblée nationale. »

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La crainte des dégâts collatéraux...

Le 4 octobre dernier, une embuscade tendue par un groupe djihadiste originaire du Mali a causé la mort de cinq soldats nigériens et quatre Américains, dans la région de Tillabéri. Depuis, les États-Unis et la France ont obtenu lʼautorisation dʼutiliser des drones armés au Niger. Mais les accords régissant lʼutilisation de ces engins nʼont pas publiés. « Quel est leur régime juridique ? Comment se comporter par rapport aux territoires ciblés par des drones ? » se demande maître Lirwana. « Les Nigériens ne sont pas ignorants des dégâts collatéraux des tirs de drones américains au Moyen-Orient », ajoute-t-il. Les OSC en arrivent à sʼinterroger sur le rôle réel de ces engins.  « Les Nigériens ne constatent pas lʼefficacité de ces bases dans la réalité. Il nʼy avait jamais eu autant dʼattaques, tant sur le front est que sur l'ouest auparavant », explique maître Lirwana.

... et pourtant...

Pour Kalla Moutari, la situation serait bien pire si le Niger devait se passer des Occidentaux. « Nous connaissons le rôle que jouent ces forces-là. Nous imaginons ce quʼil se passerait si elles nʼétaient pas là. Nous avons intérêt à prêter main-forte à la Libye et au Mali et cʼest pour ça que ces deux armées importantes dans le monde sont là », explique le ministre, avant de souligner : « Nous sommes le seul pays de la région qui sʼen sort plus ou moins bien. » La lutte contre les groupes terroristes et les trafics en tous genres dans la zone sahélienne fait partie des mandats des différentes forces installées au Niger. « Une Afrique stable et sécurisée est dans notre intérêt national. À terme, notre travail permet de réduire la menace envers nos propres citoyens et de protéger nos intérêts tant sur le plan national quʼinternational », explique Samantha Reho.

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Des arrière-pensées dénoncées

Pour une partie de lʼopinion publique, cet intérêt des Occidentaux pour la stabilité du Sahel est purement économique. « Les Nigériens pensent que lʼenjeu est uniquement les ressources naturelles », indique maître Lirwana. Le sous-sol nigérien recèle de lʼuranium, du pétrole, du charbon, divers métaux précieux ainsi que des nappes dʼeau fossiles. « Le pays dispose aussi de nombreuses terres arables. Et le soleil ainsi que le vent y sont des ressources garanties. Si ce nʼest pas le cas sur le plan sécuritaire, on peut dire que sur le plan énergétique, le Niger, cʼest un eldorado », poursuit-il. De quoi expliquer son regard circonspect posé sur cette solidarité militaire. Sécurité contre souveraineté : le débat est ouvert.

09 février 2019
Source : http://afrique.lepoint.fr

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