Saley Djigo, préfet de Guidan-Roumdji : Plus de 30.000 personnes sont arrivées en refugiées sur notre territoire

Saley Djigo, préfet de Guidan-Roumdji : Plus de 30.000 personnes sont arrivées en refugiées sur notre territoireMonsieur le Préfet, le département de Guidan-Roumdji accueille un nombre important de refugiés dans un camp construit à cet effet, comment vous gérez ce flux massif ?

Avant de parler de gestion du camp ou des sites, il faudrait peut-être parler de l’arrivée de ces refugiés. Vous savez le Nord de notre voisin du Sud est confronté à un problème d’insécurité, insécurité dont nous entendons parler autrefois un peu de loin. Mais petit à petit, cette insécurité est venue nous toucher aussi. En effet, au début du mois de Mai 2019, on a assisté à une arrivée massive de ces refugiés. C’étaient les patrouilles et les chefs des villages qui me rendaient compte de la situation. C’est ainsi qu’à l’espace de trois jours, on me parlait de l’arrivée massive des refugiés. Je me suis dis qu’on va se déplacer pour aller voir ce qui se passe là-bas. Vers le 3 mai 2019, nous avions effectué un premier déplacement où nous avions parcouru tous les villages frontaliers essentiellement situés dans la commune urbaine de Tibiri. Ce qu’on a trouvé comme situation était indescriptible. Tous les villages frontaliers étaient effectivement envahis par des refugiés. Le jour là, nous avions été dans 12 villages en l’occurrence Garin-Mantaou ; Garin-Nazi ; Mai-Rounfa ; Bassira ; Dirgadi ; Dan-Kano qui est emblématique ; Dan-Mani ; Fangari ; Tankama ; Kiari ; Hirguidi ; Kerkeré. J’étais accompagné par le maire de la commune urbaine de Tibiri. Les gens étaient en nombre impressionnant. Lorsqu’on est revenu, on s’est dit que ce que nous avons vu, on ne peut pas le rapporter tant qu’il n’y a pas d’images. C’est ainsi que j’ai rendu compte au Gouverneur qui m’avait suggéré de retourner avec une caméra pour montrer au monde entier ce que nous vivons. C’est pourquoi, le 5 mai 2019, nous étions retournés pour parcourir les mêmes villages. Mais cette fois-ci avec une équipe de la Station régionale de l’ORTN Maradi. Ils ont fait le reportage qui est passé à la Télévision. Ces images ont attiré l’attention de tout le monde sur ce qui se passe dans le département de Guidan-Roumdji. Les humanitaires ont aussitôt accouru de toute part. Le PAM ; la FAO ; l’UNICEF ; l’OMS sont venus le lendemain de la diffusion de ces images là. Ces humanitaires ont demandé encore de retourner voir ces refugiés. C’est ainsi que le 7 Mai 2019, nous étions retournés avec les humanitaires qui ont vu cette situation là. Voilà comment sont arrivés ces refugiés.

A partir de cet instant, les humanitaires se sont dits qu’il faut d’abord recenser ces refugiés pour pouvoir les dénombrer. Au cours de toutes ces missions, nous avons demandé aux refugiés leur village d’origine. Nous avons recensé à peu près 67 villages d’origine de ces refugiés. Si vous faites un décompte, même si chaque village ne compte que 500 personnes, avec 67 villages, ça fait déjà plus de 30.000 personnes qui sont arrivées en refugiées sur notre territoire. Chemin faisant, les humanitaires nous ont dit comme les textes internationaux précisent qu’on ne doit pas laisser des refugiés à la frontière, il va falloir déplacer tout ce beau monde pour le mettre à l’abri de ceux qui les ont chassés. Après un premier recensement des refugiés, les humanitaires nous ont demandé de proposer des villages qu’ils appellent «villages d’opportunité ». On a proposé un certain nombre de villages. Il se trouve que les textes internationaux disent qu’on ne doit pas les laisser à moins de 50 Km de la frontière. Nous avons dit en ce moment de les placer dans les communes de Guidan-Roumdji et de Chadakori parce que la commune de Tibiri est à moins de 50 Km. Nous avons proposé au Haut Commissariat aux Refugiés (HCR) ces villages dits d’opportunité qu’ils ont visités et ont choisi de travailler sur deux sites en l’occurrence le site de Garin Kaka dans la commune de Chadakori et celui de Dan-dadji Makaou. Voilà les deux sites retenus. Ils ont aussi construit un autre site ici même à Guidan-Roumdji qu’ils ont appelé site de transit où les refugiés passent un temps avant d’être relocalisés sur les deux sites auxquels je fais allusion tantôt. Toutefois, certains refugiés vivent dans les villages. Nous avons voulu que les gens respectent les textes internationaux en libérant la frontière. Mais il se trouve que beaucoup de refugiés ne veulent pas quitter la frontière. Sur les deux sites, les refugiés sont pris en charge avec la distribution des kits alimentaires ; les soins en santé ; l’éducation ; l’hydraulique etc. Tous les domaines qui nécessitent des interventions sont couverts avec les équipes humanitaires. Parmi ces refugiés, il y a aussi des Nigériens qui ne se sentent pas en sécurité au niveau de leur village se trouvant à la frontière. Le Niger continue de faire de son mieux pour sécuriser son territoire. Certes, il y a eu des attaques, mais on peut dire que dans l’ensemble, nous maitrisons notre situation.

Guidan-Roumdji est un département frontalier d’avec le Nigeria où la situation sécuritaire reste toujours préoccupante, quelles sont les dispositions prises à votre niveau pour endiguer la menace sécuritaire ?

Par rapport à la menace sécuritaire, comme je l’ai dit, nous faisons de notre mieux. A cet effet, nous avons mis en place un dispositif sécuritaire tout le long de notre frontière parce qu’il faut le reconnaitre, le département de Guidan-Roumdji a connu plusieurs attaques. La plupart des villages frontaliers ont été attaqués au moins une fois. Mais grâce à nos Forces de Défense et de Sécurité, nous maitrisons la situation. Notre département a de décembre 2018 à début janvier 2020 connu 58 attaques de bandits armés. A la différence de ce qui se passe au Nord, ici ce sont des bandits, des voleurs qui se sont constitués pour acquérir les mêmes types d’armes que nos soldats. Ils viennent parfois en grand nombre pour attaquer les paisibles populations. C’est ainsi qu’ils ont tenté de nous enlever 1.553 têtes de bovins. Mais la plupart de ces animaux ont été récupérés. Je n’ai pas le nombre exact d’animaux récupérés, mais je peux dire qu’on a récupéré les 1.300 têtes sur 1.553. Dès que ces bandits sentent ou apprennent l’arrivée de la patrouille, ils fuient.

Ce sont des bandits contrairement aux terroristes qui attaquent dans la région de Tillabéry. Nous avons la chance d’être mieux renseignés de leur rassemblement et de leur mouvement à travers des gens qui nous informent. Ils se regroupent d’abord à un endroit avant de descendre sur les villages frontaliers pour réaliser leurs opérations. La seule inconnue pour nous, c’est où est-ce qu’ils vont attaquer ? A titre illustratif, le 17 septembre 2019, c’était en plein jour qu’on nous a signalé leur mouvement. Aussitôt, l’information a été répercutée aux Forces de Défense et Sécurité. Le jour là, ils sont tombés sur une position de la patrouille de l’armée nez à nez. Et là, l’armée ne les a pas ratés. Ils ont tiré une bonne leçon ce jour là en enregistrant plusieurs morts. Après ce coup qu’ils ont subi, les bandits ont mis du temps avant de revenir. Il a fallu le 1er décembre 2019 pour qu’ils fassent une autre descente sur le village de Chawagui vers 16h 30 mn 17h. Et c’était la seule attaque où ils ont surpris. Mais tout de même, la patrouille de la Compagnie Mobile de Contrôle des Frontières (CMCF) a livré une bataille sans merci avec les bandits. En effet, la particularité du Nigeria, c’est que lorsque vous franchissez la frontière, il n’y a plus d’autorité civile ou militaire jusqu’au-delà de Chinkafi. Dans toute cette zone du Nigeria, ce sont les bandits qui font la loi en se promenant avec leur arme en bandoulière.

C’est dans un contexte sécuritaire délétère que le Nigeria a fermé ses frontières d’avec le Niger et le Bénin, quel est l’impact de cette mesure des activités commerciales du département de Guidan-Roumdji ?

Le marché le plus proche du Nigeria est celui de Sinkafi que les populations fréquentaient. Mais depuis le 7 mars 2019 où beaucoup de nos compatriotes qui revenaient du marché de Shinkafi (au Nigeria) ont été attaqués, enlevés et gardés dans une forêt, les populations ne fréquentent plus ce marché là. Au total, ils ont enlevé 17 personnes et tué un motocycle qui traversait. Parmi ces personnes, il y en a celles qui ont pu fuir. J’ai personnellement hébergé un jeune très solide qui a fui une nuit en informant ses collègues gardés au même endroit. C’est ainsi qu’il a couru toute la nuit dans la brousse totale jusqu’à 5 heures du matin. Les bandits l’ont poursuivi mais en vain. Le jeune homme a eu la chance qu’il n’est pas tombé sur une autre base de bandits dans la zone. Il était arrivé apeuré dans un village loin de Guidan-Roumdji. C’était un jeune homme très dynamique. Les autres collègues qu’il a laissés, certains ont payé des rançons et d’autres ont pu s’échapper. Le minimum de rançons qu’ils demandent pour libérer leurs otages, c’est un million de Nairas. Et ce sont les familles des otages qui paient la rançon.  

Réalisée par Fatouma Idé et Hassane Daouda (onep)

28 février 2020
Source : http://www.lesahel.org/

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