Madame Aïssata Amadou Ministre de la Population : «Les phénomènes de population sont d’une très grande inertie et leur évolution nécessite du temps»

Aissata-Amadou-Ministre-Population-Niger.jpgMadame la ministre, la croissance démographique constitue aujourd’hui une préoccupation importante au Niger. On se rappelle que le conseil des ministres du 23 Août dernier a examiné et adopté un projet de décret portant adoption d’un Document de Politique Nationale de Population. Pourquoi une nouvelle Politique de Population au Niger et dans quel cadre se situe l’élaboration de cette politique de Population ?

Le Programme de Renaissance du Président de la République S.E MAHAMADOU ISSOUFOU a fait de la question de la maitrise de la croissance démographique une priorité pour le développement socioéconomique des nigériens. Cette question figure dans le principal cadre de développement de notre pays, à savoir la Stratégie de Développement Durable et de Croissance Inclusive (SDDCI), Niger 2035.

Mieux, le Gouvernement a adopté en ce mois d’août 2019 une nouvelle politique nationale de Population à partir de plusieurs constats. D’abord, notre dynamique démographique est restée très soutenue. En effet, la population du Niger est passée de 3 millions à l’indépendance en 1960 à 22 millions actuellement en 2019. L’accroissement naturel de la population s’est en particulier accéléré passant de 2,9% au début des années 1960 à 3,9% en 2012, provoquant un rajeunissement de la population. Cela correspond à un temps de doublement de notre population tous les 18 ans.

Cette dynamique démographique passée a pour conséquence l’augmentation des taux de dépendance économique. Si je prends en compte les données du dernier recensement général de la population de 2012, on s’aperçoit que le taux de dépendance économique au Niger se situe à 4,4 ; signifiant qu’un (1) actif prend en charge 4 personnes dépendantes.

Une telle situation se traduit par une forte et pressante demande sociale, notamment dans les secteurs de l’éducation, de la santé, de l’emploi des jeunes, de la formation professionnelle, entre autres.

Sans changement majeur, cette situation démographique devrait encore peser sur nos performances économiques et la qualité de vie de nos concitoyens. De ces constats, s’est naturellement imposée la nécessité, comme ce fut le cas dans toutes les sociétés humaines, de s’efforcer à influer sur la taille ou la composition de la population. Cette nouvelle politique de population intègre cependant une innovation majeure qui est la définition d’un cadre favorable à la capture du dividende démographique. Le dividende démographique est la transformation de la structure par âge de la population en vue de disposer de plus d’individus occupant un emploi décent rémunéré que de personnes à charge.

Au regard de ce diagnostic rapide, avoir une Politique Nationale de Population suivant cette orientation est apparu fondamental pour le Niger, comme l’a d’ailleurs proclamé le Président de la République S.E MAHAMADOU ISSOUFOU qui dit, je cite « Transformons notre actif démographique en dividende économique ».

Quels sont, Madame la ministre, les objectifs de cette nouvelle politique de population ?

Cette Politique Nationale de Population est cohérente dans ses objectifs et avec le document de référence du Niger en matière de planification de développement, à savoir la Stratégie de Développement Durable pour une Croissance Inclusive (SDDCI) Niger 2035. Cette stratégie vise l’amélioration des conditions de vie des populations dans leur ensemble. Justement cette Politique de Population a pour objectif global de contribuer à l’amélioration des conditions de vie des populations par la maitrise des leviers de la croissance démographique.

Cette nouvelle Politique Nationale Population met ainsi en avant la promotion de l’intérêt exclusif des enfants. Nos familles doivent être constituées dans l’optique de doter nos enfants d’un cadre familial favorable à leur scolarisation, à leur bien-être psycho-sanitaire et à leur formation professionnelle pour qu’ils soient de véritables atouts de développement.

Concrètement et à court terme que vise la nouvelle Politique Nationale de Population ?

L’Horizon temporel de cette politique est fixé à 2035. Nous savons par ailleurs que les phénomènes de population sont d’une très grande inertie et leur évolution nécessite du temps. Du fait de la forte croissance démographique passée, il est toutefois important de relever que les futurs entrants sur le marché du travail, soit les 15 à 24 ans, sont déjà tous nés et leur nombre va doubler d’ici 2035. Ce n’est qu’après 2035, que leur progression pourrait éventuellement être moindre, à condition que l’augmentation du nombre annuel de naissances entre 2015 et 2035 se ralentisse.

Parallèlement aux efforts portés sur la maitrise de la croissance démographique, un accent particulier est mis sur les jeunes adultes et sur l’éducation des nouvelles générations. Nous priorisons en particulier la lutte contre les déperditions scolaires (notamment des filles), l’autonomisation des femmes et la professionnalisation des jeunes adultes.

Madame la ministre, quelles sont les stratégies que vous comptez adopter pour la mise en œuvre effective de la nouvelle PNP au Niger ?

Comme toute politique publique la nouvelle Politique Nationale de Population dispose d’un cadre stratégique bien défini. Elle est bâtie autour d’une vision selon laquelle le Niger serait une « nation où les citoyens sont responsables vis-à-vis de leur reproduction, de leurs enfants et tous les autres aspects de la vie quotidienne ». Cette vision se décline en trois axes stratégiques à savoir : l’axe 1 maitrise de la croissance démographique ; l’axe 2 Renforcement de la qualité du capital humain et l’axe 3 l’amélioration de l’autonomisation des femmes y compris les femmes handicapées.

Ces trois domaines stratégiques sont en interaction et agissent les uns sur les autres. Ils sont en ce sens un ensemble mutuellement dépendant, complémentaire et cohérent.

L’axe 1 vise la création de la demande et le renforcement de l’offre de services de santé de la reproduction.

L’axe 2 est orienté vers des actions visant l’amélioration du niveau de scolarisation et, surtout, le maintien des filles dans le milieu scolaire.

L’axe 3 a une portée économique et milite en faveur d’un environnement plus favorable à l’égalité du genre et une autonomisation économique des femmes.

Le Niger avait déjà eu à élaborer des politiques nationales de Population il y a quelques années. Pouvez-vous nous indiquer quels en étaient les résultats ?

Le Niger dispose en la matière de deux expériences majeures. D’abord, il y a eu la première Politique Nationale de la population de 1992. Cette politique avait comme objectif principal la maîtrise de la croissance démographique et des flux migratoires, et l’adéquation entre croissance démographique et développement économique. L’augmentation du taux de prévalence contraceptive, aussi bien en zone urbaine que rurale, figurait parmi les divers objectifs spécifiques retenus, mais sans objectifs chiffrés. Elle s’appuyait sur une série de programmes d’actions et d’investissements prioritaires, lesquels programmes devaient comporter plusieurs volets liés en particulier à la morbidité et à la mortalité, à la fécondité et à la planification familiale, à la migration, à l’urbanisation et à l’aménagement du territoire.

La seconde expérience est la Déclaration du Gouvernement en matière de politique de Population (DGPP) adoptée en février 2007. La DGPP de 2007 entendait « contribuer à la réduction de la pauvreté grâce à l’acquisition d’une mentalité et de comportements reproductifs aptes à induire au sein des populations une augmentation significative de l’utilisation de la contraception et une réduction des mariages précoces ». Grâce à la mise en œuvre de quatre programmes prioritaires, la DGPP de 2007 visait à atteindre en 2015 les quatre résultats suivants : avoir 15 à 20 % des couples utilisant une méthode efficace d’espacement de naissances ; avoir réduit d’un tiers la proportion des mariages précoces, avoir renforcé la pratique de l’allaitement maternel prolongé, et avoir réduit de sept à cinq le nombre moyen d’enfants par femme, et de 3,3 % à 2,5 % le taux de croissance annuel de la population.

Globalement, peut-on dire que ces politiques antérieures ont atteint leurs objectifs ? Sinon, pourquoi ?

Avant de porter tout jugement sur l’atteinte des objectifs de la PNP de 1992 rappelons le contexte de sa mise en œuvre marqué par le début de la démocratisation du pays et la sortie de la conférence nationale souveraine, l’apparition des associations de la société-civile, suivi d’une instabilité politique sur toute la décennie 1990. Il était ainsi très difficile d’asseoir une politique publique qui nécessitait des changements profonds dans nos normes socio-culturelles.

La mise en œuvre de la PNP de 1992 n’a pas permis d’entrer dans une phase de transition démographique, notamment en l’absence de réduction de la fécondité, puisque le nombre moyen d’enfants par femme est resté supérieur à 7 en 2006. Bien qu’en forte augmentation, l’utilisation de la contraception est restée à un niveau relativement faible et ne concernait à peine une femme sur dix en 2006 (11,2%). Le niveau des rapports de dépendance démographique est par conséquent resté très élevé.

Des résultats fort positifs ont été par contre enregistrés dans le domaine de la mortalité des enfants, le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans étant passé de 318‰ en 1992 à 198‰ en 2006. En revanche, la mortalité maternelle a faiblement baissé puisqu’elle est passée de 652 décès pour 100.000 naissances vivantes en 1992, à 648 en 2006.

Ainsi après 15 ans de mise en œuvre (1992-2006), force est de relever que les objectifs n’ont pu être atteints. Le rythme de la croissance démographique est important, soutenu par une fécondité qui est restée élevée malgré une baisse continue de la mortalité des enfants. Il faut cependant se réjouir dans cette période de l’avancée remarquable du débat public sur les questions de population, qui a mobilisé l’ensemble des segments de la population : chefferie traditionnelle, leaders religieux, autorités publiques et politiques. Les questions de population sont abordées sans tabous dans la société.

On se rappelle que la première PNP a pris du retard dans sa mise en œuvre en raison de difficultés financières. Quelles sont, Madame la Ministre, les dispositions qui sont aujourd’hui prises pour que la nouvelle PNP soit un succès ?

Ce qu’il faut d’emblée relever est la forte volonté politique affichée par les plus hautes autorités du pays. A cela s’ajoute une forte mobilisation sociale en faveur d’un changement social profond dans notre société. Les leaders d’opinion (chefs traditionnels, leaders religieux, ONG, etc.) sont aujourd’hui très engagés sur les questions de population. Par exemple, les chefs traditionnels mènent des actions de sensibilisation pour faire bouger les normes culturelles sur les mariages des enfants et le maintien de la jeune fille à l’école.

Au plan technique, nous avons essayé de mettre en place une bonne planification de nos activités pour mieux gérer, suivre et accroître les investissements pour la mise en œuvre effective de la PNP. L’Etat compte travailler en synergie et observer une approche concertée entre le Gouvernement et ses partenaires au développement avec des rôles et des responsabilités précises. Ainsi les acteurs impliqués dans la mise en œuvre de cette politique sont : le Gouvernement (les ministères sectoriels aux niveaux central et décentralisé) ; la communauté (chefferie traditionnelle, autorités religieuses, etc.) ; la Coopération bilatérale et multilatérale ; les ONG et organisations de la Société civile ; les médias publics et privés.

Un dispositif de Suivi/Evaluation est mis en place et permet aux parties prenantes à cette politique d’apprécier le degré d’atteinte des résultats attendus, tout au long de sa mise en œuvre. Il donne ainsi l’occasion d’analyser l’efficacité et l’efficience des orientations stratégiques, de s’assurer de leur possible réalisation et, au besoin, de les réajuster en tenant compte des contraintes et des réalités rencontrées au cours de la mise en œuvre. Cette politique est accompagnée d’un plan d’actions prioritaires. Outre la planification physique et budgétaire des activités, ce plan comprend également un cadre logique et un cadre de résultats pour en assurer une meilleure stratégie de suivi et évaluation.

En somme, on peut dire que le contexte est, comme vous pouvez le constater, plus favorable que dans le passé.

Quelles sont, Madame la Ministre, les innovations en cours ou à venir mises en place pour accompagner le processus de transformation sociale ?

Notre pays a lancé depuis quelques années d’importantes initiatives dont certaines méritent d’être mise en exergue :

Il y a d’abord l’Initiative Illimin qui est développée par le Ministère de la promotion de la femme et de la protection de l’Enfant, ce projet vise les adolescentes déscolarisées et non scolarisées. De 2013 à 2018, 132 715 ont bénéficié de Illimin, réparties dans 1368 Espaces Sûrs. Les espaces sûrs sont des endroits identifiés dans la communauté, de commun accord avec les autorités et où les filles se réunissent pour recevoir un enseignement non formel, dispensé par une Mentor. Ces filles reçoivent une formation en compétences en santé de la reproduction et grossesse précoce, Capacités financières et autonomisation de la femme et Genre et droits de la fille/femme.

En rapport avec le Ministère de la formation professionnelle, un volet habilitation économique est en cours de développement pour faciliter l’insertion professionnelle des filles. Toutes ces initiatives participent à la lutte contre le mariage des enfants.

Il faut aussi noter l’initiative dite « clubs des futurs maris » qui s’adresse aux jeunes garçons âgés de 15 à 24 ans, jamais mariés, déscolarisés et non scolarisés. Elle vise à « Développer des connaissances et aptitudes des jeunes garçons ciblés sur la santé sexuelle et reproductive et d’attitudes positives sur les rapports de genre » en vue de contribuer à la réduction du mariage des enfants et des grossesses précoces.

Par ailleurs, nous avons également une approche dite « Ecole des maris » qui vise à impliquer les hommes mariés dans la promotion des services de santé. L’École des Maris est un espace de discussion, de prise de décision et d’action, au sein duquel on analyse et échange sur les obstacles liés à la santé de la reproduction afin de trouver des réponses adaptées au contexte local, impliquant les maris en tant qu’acteurs directs du développement de leur communauté. Ce type de structures existe dans plusieurs régions du pays.

La dernière initiative, et pas des moindres, est le projet « Education sexuelle complète (ESC) » qui est en intégration dans le curricula initial des enseignants du secondaire en complément à la formation continue des enseignants pour plus de durabilité. Ce projet est complété par la mise en place de clubs de santé scolaire et l’amélioration des infirmeries scolaires afin de renforcer l’ESC en milieu scolaire.

On ne peut cependant ne pas citer le Projet SWEDD pour l’autonomisation des femmes et la capture du dividende démographique sous le financement de la Banque Mondiale. Aussi, il existe le Projet « Genre Population et développement » financé par l’Agence Française au Développement AFD, la coopération luxembourgeoise pour ne citer que ceux-là, d’autres partenaires tels que l’ambassade de la Grande Bretagne ont manifesté leur disponibilité à appuyer le Niger

Réalisée par Fatouma Idé(onep)

1er novembre 2019
Source : http://www.lesahel.org/

Imprimer