jeudi, 16 février 2017 19:16

Lettre à Mahamadou Issoufou : À votre place, depuis bien longtemps, j’aurai jeté l’éponge en disant à mes compatriotes : « Je m’en vais, en espérant que quelqu’un d’autre viendra colmater les énormes fissures que ma gouvernance a occasionnées ».

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Issou-surendettement-gaspillages.jpgMonsieur Issoufou,

À votre place, depuis bien longtemps, j’aurai jeté l’éponge en disant à mes compatriotes : « Je m’en vais, en espérant que quelqu’un d’autre viendra colmater les énormes fissures que ma gouvernance a occasionnées ».

J’ai suivi l’entretien que vous aviez généreusement accordé à la chaîne de télévision qatarie, Al Jazeera, dans le cadre de l’émission « Sans frontières » mais qui n’a pas été la tarte habituelle à laquelle vous étiez habitué dans l’Hexagone. Il m’a suffi d’écouter les premières questions du journaliste pour me rappeler cette réalité : nous ne sommes pas en France et Image 7 n’est pas à la manœuvre. J’avoue que, curieusement, je n’ai pas été choqué par vos réponses, à mille lieues, souvent — je dis bien souvent — des réalités douloureuses de notre pays. Un pays dont vous aviez pris les rênes du pouvoir, en 2011, avec tant d’atouts que bon nombre de nos frères et sœurs africains nous enviaient.

Ils pensaient que le Niger était parti. Hélas, c’était sans compter que pour réussir, il faut bien plus que des paroles et des discours, vos cartes maîtresses. Je n’ai pas été choqué, dis-je, par vos réponses. Car, dans cet entretien, les questions étaient nettement plus importantes que les réponses qui parlaient sans doute d’un autre Niger inconnu de vos compatriotes. Les questions, par contre, traduisaient nettement l’image, malheureusement réelle, que vos hôtes qataris avaient du Niger. Ce que vous aviez pu répondre était si décalé, aussi bien des questions posées que des réalités, que j’ai eu l’impression d’assister à un dialogue de sourds ou plutôt à des pas de danse de «bitti harey» sous une musique salsa. Bref, l’exercice a été très laborieux pour vous et il n’est pas sans évoquer celui que vous vous étiez hasardé à faire à l’occasion de vos trois ans au pouvoir et au cours duquel un certain Abdoulaye Barry de la chaîne de télévision Africable vous avait tellement bousculé. Une expérience que vous n’avez plus renouvelée et les Nigériens savent pourquoi.

Monsieur Issoufou, j’ai parcouru les réactions de nos compatriotes sur les réseaux sociaux et je puis dire que tout le monde a compris : la plupart de nos compatriotes vous auraient probablement noté « Hors sujet » et les questions du journaliste, incisives, n’étaient pas bonnes à entendre pour un féru de la « renaissance ». Certains compatriotes, pour se moquer ou par naïveté, disaient attendre la diffusion du film complet de cet entretien sur Télé Sahel. Autant attendre la prochaine éclipse solaire ! C’est pourquoi, moi, Mallami Boucar, je vais essayer de combler le vide en apportant quelques réponses que vous auriez dû donner à certaines de ces questions qui vous ont été posées.

 

1. Pourquoi le Niger est-il parmi les pays les plus riches en ressources et pourtant vous êtes le plus pauvre du monde ?

Parce que le Niger, certainement depuis 27 ans, n’a pas toujours su tirer le meilleur de ses potentialités et surtout parce que, depuis presque six ans, il est soumis à une prédation jamais égalée de ses ressources financières. Les scandales financiers à coups de milliards se sont accumulés comme si les tenants du pouvoir étaient dans une course effrénée d’accumulation primitive de richesses. Résultat : aujourd’hui, les caisses de l’État sont vides et le gouvernement est confronté à d’énormes problèmes financiers qui ont complètement anéanti tous les espoirs d’un décollage économique entrevus à partir de 2010. C’est un désastre et notre responsabilité est énorme dans cet échec indiscutable.

 

2. ça fait six ans que vous êtes président et le Niger est toujours pauvre ?

Oui, c’est vrai, malheureusement. Nous avons pourtant tout essayé, mais tout, systématiquement, a tourné au désastre comme si quelque part, un esprit malin s’ingéniait à transformer nos projets en catastrophes. Nous avons pensé avoir amené le rail, le projet a foiré  et s’est rapidement transformé en un vaste dépotoir qui, de surcroît, menacera à terme la résilience de la route Niamey-Dosso ; nous avons créé l’Initiave 3N (Les Nigériens nourrissent les Nigériens) pour mettre un terme à l’insécurité alimentaire cyclique mais des milliers de compatriotes, durement frappés, n’ont dû leur salut qu’aux interventions spontanées et efficaces des organisations humanitaires internationales à qui nous rendons un vibrant hommage ; nous avons aussi lancé la construction d’une centrale thermique, mais en fin de compte, nous nous sommes rendus compte que les experts nationaux avaient eu raison de nous dissuader de nous engager dans cette voie. Ah, si nous avions plutôt investi dans le barrage de Kandadji ! Nous avions pourtant, en 2011, la totalité des financements acquis, mais une gestion cahoteuse des fonds a considérablement compromis l’exécution des travaux. Ce qui est, nous le reconnaissons, désastreux pour le Niger dans la mesure où la réalisation du barrage de Kandadji était pour notre pays synonyme d’indépendance énergétique et sans doute alimentaire. En un mot, nous avons véritablement échoué à nourrir les Nigériens par les Nigériens et c’est pourquoi nous sommes ouverts aux propositions que nous feront nos frères qataris. Les Saoudiens, eux, sont très avancés dans les pourparlers pour l’acquisition de terres riches vers l’Est du Niger.

 

3. Vos opposants vous accusent d’être un dictateur… Si vous n’êtes pas un dictateur, pourquoi votre opposant Hama Amadou vit en exil hors du pays ?

Ils peuvent penser ce qu’ils veulent, mais je m’en fiche. N’est-ce pas la fin qui justifie les moyens ? Eh bien, si des citoyens nigériens, parce qu’ils sont de l’opposition, ont tenté de renverser le pouvoir par la force, en complicité avec des militaires, ont été appréhendés et mis hors d’état de nuire, des gens rouspètent, je n’y peux rien. On peut me critiquer à longueur de journée, mais je ne suis pas responsable des actes qu’ils ont posés. Ils ont porté atteinte à la sécurité de l’État et doivent répondre de leurs actes devant les juridictions compétentes. Bon, c’est vrai qu’ils ne sont pas encore jugés mais, croyez-moi, le dossier est ficelé et bientôt, le monde entier sera convaincu de leur forfaiture. Pour le moment, ils gardent prison, en attendant que la justice décide de leur sort. Cela ne dépend pas de moi. Quant à celui dont vous parlez, il peut revenir à tout moment si tel est son désir. J’ai été élu à 92,51% et ce n’est pas quelqu’un qui a obtenu moins de 8% qui m’empêchera de dormir. Bon, évidemment, il a été maintenu en prison, le temps que je sois élu à 92,51% ; après quoi, nous avons fait preuve d’humanisme en le laissant aller se soigner en France. Nous l’attendons… pardon, la justice l’attend de pied ferme et il retournera en prison dès qu’il foulera le sol natal. Et probablement, il n’échappera pas à une condamnation.

 

4. Selon nos informations, la justice est manipulée par la présidence…

La justice nigérienne est l’une des plus indépendantes du monde. Si vous n’êtes pas convaincu, menez votre propre enquête. De toute façon, je vous défie, moi, de me dire un seul juge nigérien qui dira le contraire. Récemment, nous avons lancé une vaste opération de traque de ceux qui ont détourné les deniers et biens publics et je puis vous assurer que personne n’est épargnée. Bon, c’est vrai que des personnes soupçonnées d’être trempées dans de grandes malversations financières sont encore oubliées par la justice et j’ai presque envie de crier à l’injustice. Certaines de ces personnes sont mêmes à mes côtés, de proches collaborateurs que la justice peut prendre mais que je donnerai tout pour protéger. Je n’interfère pas dans les affaires de la justice et tous les Nigériens peuvent en témoigner. Mais, de là à laisser la justice s’attaquer aux hommes du président du Haut conseil de la magistrature…

 

5. Y a-t-il un président au monde qui est réélu avec un score de 92% sans passer par des élections truquées et volées ?

C’est moi, devant vous, et pour vous en convaincre, je vous renvoie aux procès-verbaux de la Ceni. Vous savez, chez nous, il y a une commission chargée de l’organisation des élections qui est indépendante.

Elle regroupe toutes les organisations politiques et associatives et la transparence est totale. Nous avons également la Cour constitutionnelle, l’instance judiciaire chargée de valider les résultats électoraux, qui n’est nullement sous le contrôle de qui que ce soit. Savez-vous que cette Cour constitutionnelle a corrigé et bonifié mon score, le faisant passer de 92,41% tel que proclamé par la Ceni, à 92,51%. Il n’y a eu ni truquage ni vol dans ma réélection. Toutefois, l’honnêteté me commande de souligner que dans certaines régions du Niger, notamment à Tahoua, ma région natale et mon fief électoral, il a été enregistré des scores extraordinaires qui dépassent parfois les 100% de taux de participation. La tradition du vote estforte, là-bas, vous savez. Et puis, entre nous, mais ça, je vous le dis hors micro, certains dépouillements ont eu lieu loin des bureaux de vote, en brousse carrément, sous des arbres et c’est cela qui a mené des personnes mal intentionnées à déclarer que j’ai perpétré un hold-up électoral. Il n’en est rien.

 

Monsieur Issoufou, comme je l’écrivais à l’entame de cette lettre, vos réponses n’ont pas d’intérêt pour votre interlocuteur et ce n’est pas un hasard s’il a fait mention de la formule « selon nos informations », histoire de vous dire qu’ils sont parfaitement informés de la situation réelle du Niger. Notre pays est extrêmement malade et votre gouvernance en est la source. Continuer à nier cette situation, c’est opter pour la politique de l’autruche. Qui pensez-vous pouvoir convaincre aujourd’hui de l’implication de vos opposants politiques dans un coup d’État militaire qui aurait été déjoué ? Personne ne croit à cette sordide affaire. Pas plus que personne n’accorde le moindre crédit à cette lutte contre la corruption. De l’argent ? Vous pouvez continuer à courir les capitales du monde entier, je fais le pari que vous ne ferez que saigner davantage le Trésor public. Qui prêtera ou fera don à quelqu’un qui sait que des individus ont fait main basse sur des milliards mais qui les laisse tranquilles pour aller en demander ailleurs ? Qui peut avoir confiance en un État qui prend des engagements avec des partenaires mais qui les bafoue du jour au lendemain ? Moi, à votre place, j’aurai depuis longtemps jeté l’éponge. Non pas par couardise, mais pour le bien du Niger. Depuis bien longtemps, j’aurai surpris les miens en disant, dans un message radiotélévisé : « ça suffit, le suicide collectif ! Je m’en vais, en espérant que quelqu’un d’autre viendra colmater les énormes fissures que ma gouvernance a occasionnées».

16 février 2017
Source : Le Monde d'Aujourd'hui

 

Last modified on jeudi, 16 février 2017 22:22

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