samedi, 04 février 2017 08:35

Au-delà des mots

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Elisabeth Sherif 002Au slogan « Ta yi tawri » de la phénoménale marche du 21 décembre 2016, la mouvance présidentielle avait répliqué « Ta yi Tabshi ». Demain, entendra -t-on « An ce ta yi tawri » qui serait suivi du « Ta yi lugub » du camp présidentiel ? Et dans les semaines ou les mois à venir, assistera t-on à « Ta yi tsawri » versus « Ta yi lugub-lugub » ? Derrière les mots constitutifs de ces slogans, se cachent surtout des maux : le dysfonctionnement de l’école publique, le délabrement du système sanitaire, la montée de la corruption, l’accroissement des inégalités sociales, etc. Des défis majeurs, qu’il importe de décrire d’une manière qui échappe aux considérations subjectives et partisanes. Tant les questions vitales qu’ils soulèvent portent sur des enjeux transcendantaux et les traitements qu’ils requièrent, nécessitent la mobilisation et l’engagement de toutes les composantes actives du peuple nigérien.

En ce qui concerne le système scolaire par exemple, on est en effet en face d’une école publique dont les dérèglements sont tellement profonds et persistants, au point où ceux qui y enseignent, préfèrent systématiquement inscrire leurs enfants dans les établissements privés, dès qu’ils ont les moyens de le faire. Et le politique qui, au moment des campagnes électorales promet beaucoup, énonce des mesures et exhibe triomphalement des rendements dans le discours officiel, ne prend guère le risque d’y inscrire ses enfants et /ou petits-enfants.

Elle est bien loin, l’époque où le fils ou la fille du cultivateur partagent les bangs de la classe avec les enfants du chef du village, du chef du canton, du maire, du Préfet, du Ministre et même du chef de l’Etat, dans une école qui met, exclusivement, le mérite en avant, et dans un pays où l’effort et la compétence jouaient un rôle important dans le mécanisme de stratification sociale.

Elle est lointaine aussi, l’époque où seuls les élèves admis au BEPC, ayant des notes largement au-dessus de la moyenne, sont orientés dans les écoles normales. L’unique et l’incontournable moyen d’accéder à la profession d’enseignant(e) dans les écoles primaires nigériennes. Aujourd’hui, l’enseignement serait à la portée de tous, y compris de ceux qui ont quitté les bangs très tôt, pour insuffisance de niveau ou de moyens. Il suffirait d’avoir le tuyau ou le parrainage qui mènent aux contrats, que l’Etat nigérien « démocratisé », offre « généreusement » à ceux qui sont aussi bien les fruits que les victimes d’un système qui ne reconnait et promeut que les puissants et les riches.

La question de la baisse du niveau ne serait dès lors guère préoccupante. Tant l’Etat semble privilégier la quantité à la qualité. Après tout, à quoi servirait un parcours scolaire, et même universitaire, de qualité, dans un pays où, la carte du parti est de plus en plus érigée en diplôme ? Que représentent en effet le goût de l’effort, le prestige de la compétence et l’attrait de la vocation, dans un pays où l’accès à la fonction publique, aux marchés publics et même la réussite dans l’entreprenariat privé sont, de plus en plus, fortement déterminés par l’appartenance politique ?

On peut par ailleurs se poser la question de savoir si la société nigérienne, elle-même, se préoccupe véritablement de la situation dans laquelle végète l’école publique. Ceci d’autant que l’idée qui consisterait à faire de la question de l’école nigérienne un des critères fondamentaux du répertoire populaire d’évaluation des performances des différentes composantes de la classe politique nigérienne et de positionnement électoral, peine à se frayer un chemin.

Les hommes politiques n’ont de ce fait jamais été contraints, de par les aspirations populaires, à faire de la question de l’école nigérienne un enjeu électoral important, suscitant des propositions concurrentielles, à même de se traduire en actions concrètes. A quoi servirait d’ailleurs un enjeu électoral, dans un pays où la politique est de plus en plus perçue et vécue comme le moyen de s’enrichir, le plus rapidement que possible et de façon spectaculaire ? Un état de fait qui est non seulement cautionné mais aussi, et peut être surtout, encouragé par une société de plus en plus gagnée par le culte du dieu argent.

L’argent. Ce nouveau dieu de la cité, qui permet et justifie tout. Peu importe sa provenance. On peut l’exhiber, et même de manière insolente. La morale sociale ne semblant exiger que sa redistribution. Aussi, ceux qui n’en disposent pas sont de moins en moins acceptables et fréquentables. Et ceux qui en ont, sont plus que jamais adulés, voire vénérés.

Mais cette érection de l’argent en critère éminent de la reconnaissance sociale n’est pas sans effets. La course effrénée à l’accumulation des biens matériels qu’elle galvanise, se traduit, dans bien des cas, par des détournements des deniers publics, des surfacturations, etc. Le développement des réseaux de corruption qui multiplient les compromis, au moins autour des logiques susceptibles de leur garantir l’impunité indispensable à la continuité de leurs transactions.

Dans le processus, des fonds pouvant être mis à contribution pour redresser les secteurs sociaux vitaux comme l’éducation et la santé, sont allégrement détournés. Et l’on ne se pose guère de questions sur cette courbe spectaculairement ascendante de l’enrichissement d’une infime minorité de la population, qui toise la trajectoire vertigineusement déclinante du train de vie du plus grand nombre. Les uns s’enrichissent davantage. Les autres s’enfoncent dans la pauvreté.

Les inégalités se creusent, inexorablement. Elles sont manifestes. Plus que jamais criardes. Le luxe des quartiers cossus des grandes villes, n’a d’équivalent que la paupérisation croissante des quartiers populaires et des zones rurales. Des immeubles qui poussent comme des champignons. Des voitures imposantes, qui circulent sur des routes de plus en plus envahies par des mendiants.

De ce tableau, se dégage principalement l’image de deux catégories de personnes, voire même de citoyens. Les riches et les pauvres, tout simplement. Les uns vivent confortablement. Leurs enfants ont accès à la relative instruction de qualité que propose les établissements privés, et sont soignés dans les cliniques privées. Et quand ils leur arrivent d’avoir quelques démêlés avec la justice, ils peuvent, dans certains cas, espérer son indulgence. Les autres subissent les effets la dégénérescence des systèmes éducatif et sanitaire du pays et sont indubitablement exposés à la rigueur de la loi, en cas de déviance.

Ainsi, de la montée subite d’une « classe» étiquetée « moyenne », des millions de déshérités de ce pays ne peuvent espérer que le régal des yeux, devant les artifices de jouissance qu’elle dégage. Leurs conditions de vie se détériorent. Et leur rêve des lendemains meilleurs s’estompe, de plus en plus. Tellement la satisfaction de leur attente fondamentale d’une démocratisation des conditions d’accès au bien-être social et économique ne cesse d’être différée.

Autant d’éléments donc, qui expliqueraient le triomphe de la marche du 21 décembre 2016 tout en justifiant les appels citoyens pour une plus grande mobilisation. Une mobilisation devant se traduire par des marches, pacifiques, mais aussi par des actions citoyennes constantes et légales, ainsi qu' un travail permanent de sensibilisation, en faveur de l’avènement des moeurs politiques et sociales, qui permettraient de donner, enfin, un prolongement social et économique au processus de démocratisation amorcé au début des années 1990.
Elisabeth Shérif

Politologue

 

Last modified on samedi, 04 février 2017 11:12

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