jeudi, 19 janvier 2017 13:39

Lettre à Mahamadou Issoufou : Vous n’avez pas su gérer au mieux des intérêts du Niger les énormes atouts que vos prédécesseurs vous ont légués

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Résultat de recherche d'images pour "mahamadou issoufou"Après tant de lettres adressées à mes compatriotes au lendemain de ce fameux hold-up électoral à l’issue duquel j’ai décidé de ne plus écrire en qualité de président de la République, je reviens à nouveau vers vous, histoire de faire part du Niger réel, sous son vrai visage, complètement défiguré après presque six années de coups de pugilat ininterrompus. Ma peinture, je sais, ne vous plaira pas, mais je ne cherche pas à plaire, pas plus hier qu’aujourd’hui où vous avez mis le Niger sur cales. Hier, j’informais, attirais l’attention et au besoin, mettait en garde ; aujourd’hui, ce n’est plus nécessaire depuis le fameux hold-up électoral du 20 mars 2016.

Vous avez fait pire que l’homme qui, il y a 16 ans, vous appeliez avec mépris « Le Général Baré » et si personne ne peut absoudre ce dernier des "crimes" pour lesquels vous lui vouiez une haine si tenace, personne n’on plus ne manquerait de constater que, lui, Ibrahim Maïnassara Baré, est resté, en tous lieux et en toutes circonstances, si près de son peuple tandis que vous avez constamment agi à creuser un fossé entre vous et le peuple. En outre, les preuves matérielles qui vous accablent tant n’ont jamais été aussi grossières et implacables. En plus de tout ce qui vous est commun en termes de fautes, vous, vous aviez maintenu votre adversaire politique en prison, histoire de gagner sans courir le moindre risque d’être accroché, mais le boycott lancé par la COPA 2016, coalition politique opposée à la MRN, votre camp, a permis de constater l’étendue du désert dans lequel vous prêchiez. Le 20 mars 2016 a été un jour de vérité. Car, même sans adversaire, vous n’auriez sans doute pas été élu sans ce hold-up électoral vulgaire où on a vu de véritables gangsters s’emparer d’urnes et autres matériels électoraux pour aller tranquillement faire leur dépouillement à eux, sous des arbres, et fabriquer des procès-verbaux qui transpiraient les fraudes à mille lieues, certains faisant état de 100%, 101%, 105% de … C’était tout simplement ubuesque, mais personne ne s’en étonne. Nous sommes au Gondwana et la loi fondamentale gondwanaise, non écrite, prévoit qu’en cas de boycott des urnes par les citoyens, des procès-verbaux peuvent être fabriqués pour mettre au pif des scores qui soient à la hauteur du président bien-aimé. Avec 92,51% de voix, ça choque les consciences démocrates, mais au Gondwana, ce score est considéré comme peu honorable, avec une forte tendance à laisser penser qu’il y a, à travers le pays, 7,49% de citoyens ouvertement déclarés contre le président bien-aimé.

Monsieur Issoufou, j’ai appris que vous faisiez partie des chefs d’Etat ouest-africains qui s’étaient réunis au lendemain de la forfaiture de Yahya Jammeh. Au Niger, cela a fait rigoler plus d’un et bon nombre de nos compatriotes étaient taraudés par l’idée de savoir ce que vous avez pu dire de ce grotesque comportement de l’homme fort de Banjul. Nos concitoyens se demandaient si la CEDEAO n’entamait pas la course avec une balle dans les pattes comme on dit. D’ailleurs, des rumeurs persistantes ont laissé entendre que Yahya Jammeh aurait fait du hold-up du 20 mars 2016, à Niamey, son principal bouclier, demandant à Bouhary et à ses potes ayant fait le déplacement de Banjul où étaient-ils lorsqu’un chef d’Etat qu’il n’aurait pas nommé, avait emprisonné son challenger pour aller tout seul au second tour ? Question gênante pour les envoyés de la CEDEAO dont les observateurs, bien qu’ayant été témoins de la mascarade qu’il y a eu chez nous, ont attesté que tout s’est passé dans les règles de l’art. La CEDEAO doit avoir honte. Elle s’est simplement tiré une balle dans les pattes et se retrouve aujourd’hui, pour avoir fermé l’œil sur votre affaire, fortement handicapée pour résoudre le problème gambien. Quelle leçon de conduite la CEDEAO peut-elle donner à Yahya Jammeh du moment où elle a admis, par le passé, des membres qui n’ont aucun mérite devant le président-charlatan de Banjul. Des présidents bien élus comme Buhari du Nigeria savent parfaitement que leur mission est à l’avance un échec. Dans cette crise postélectorale gambienne se joue en réalité tout le drame de l’Afrique, avec des présidents qui usent de fraudes électorales pour se maintenir au pouvoir mais qui veulent s’autoriser à prendre la parole lorsqu’ils doivent se mettre à carreaux.

Monsieur Issoufou, vous avez récemment tenu à dire à vos propres concitoyens que vous n’êtes pas seul. Eh bien, Yahya Jammeh non plus n’est pas seul. On ne commet jamais tout seul de telles forfaitures. Il faut nécessairement avoir de qui tenir et Yahya Jammeh sait parfaitement que les chefs d’Etat de la CEDEAO sont actuellement dans un faire-semblant qui ne va pas prospérer et que, de la même façon que le hold-up au Niger est passé comme lettre à la poste, admis et même salué par ceux qui s’agitent pour faire croire que l’acte de Jammeh est inadmissible, son grotesque revirement ne sera bientôt qu’un autre amer souvenir. Et alors, le même Yahya Jammeh sera à nouveau admis dans le club, s’assiéra à vos côtés et recevra probablement de votre part, à tous, des excuses pour la fermeté constatée dans les prises de position publiques. Lui acceptera vos excuses et laissera entendre, en guise de commentaire, qu’il ne vous en veut pas, qu’il en est ainsi dans ce jeu de rôles et qu’il n’a jamais pris au sérieux ces discours sans lendemain. L’Afrique de l’Ouest, en particulier, souffre de l’incurie de ses chefs, pas de ses peuples. C’est pourquoi tant de drames humains liés au pouvoir d’Etat se jouent souvent dans cette partie de l’Afrique, en tout cas plus souvent –permettez-moi l’expression – que sous d’autres cieux d’Afrique. Et croyez-moi, de tels "crimes" se paient toujours, tôt ou tard.

Monsieur Issoufou, j’ai appris, par le biais des journaux de la Place, que vous allez relancer votre cabale contre certains vos adversaires politiques et que Amadou Boubacar Cissé serait déjà dans les starting-blocks. Si c’est le premier signal de ce que le procureur de la République a agité, il y a deux semaines, je me dis que la Fitna que Salou Gobi a déplorée, ne ferait que s’amplifier davantage. Connu pour sa pondération naturelle, Salou Gobi a laissé parler les réalités du Niger actuel, pas celles des maquettes et des discours. Voici, en substance, ce qu’il dit de votre gouvernance et ça n’a rien à voir avec les fantaisies d’un Mohamed Bazoum : « Aujourd’hui, les citoyens vivent dans deux Niger : un Niger des protégés qui gouvernent et un Niger des tyrannisés et des diabolisés ». C’est le plus grand drame que votre magistère a engendré. Et ce n’est pas tout. Salou Gobi constate que votre gestion des affaires publiques a déçu, même dans votre propre camp qui fait tout simplement de la résistance et de l’endurance, la mort dans l’âme. « Ils sont tous conscients que le régime est arrivé à sa limite objective, que vous êtes assurément conscient de votre impopularité grandissante et que et vous vous livrez à un ultime baroud d’honneur. Son écrit a le mérite de vous donner, en un clin d’œil ou du moins en une lecture, la peinture complète de ce qui fait votre échec : « des officiers et personnalités civiles, dit-il, sont détenues pour une prétendue tentative de coup d’Etat, les politiques éducative et sanitaire sont en décrépitude, les travailleurs de la mairie de Niamey, de soraz et les contractuels de l’enseignement sont laissés dans l’abîme psycho-social, les actions de déguerpissement ont été maladroites, avec leur chapelet de drames sociaux, l’administration est fortement politisée, le régionalisme, l’ethnocentrisme et le clanisme connaissent une montée vertigineuse, du l’injustice sociale, la corruption, l’impunité prolifèrent, les droits et libertés fondamentales sont confisqués ». Quant à la gestion financière de l’Etat, Gobi donne son verdict : « jamais, de mémoire de Nigérien, notre pays n’a connu une cascade de scandales économiques et financiers semblable à ce qui se passe avec le régime actuel ».

Monsieur Issoufou, c’est dire qu’à tous points de vue, vous n’avez pas su gérer au mieux des intérêts du Niger les énormes atouts que vos prédécesseurs vous ont légués. Le désastre est immense et ses auteurs en sont pleinement conscients. D’où ces mots rapportés par Salou Gobi et qui n’ont pas besoin d’être davantage explicités : « nous avons donc le devoir de protéger nos familles, nos proches, nos amis, notre pouvoir ». En somme, une question, comme l’a conclu Salou Gobi, de vie ou de mort. Ce qui est sûr, la justice, ce n’est pas que pour les uns.

Mallami Boucar

19 janvier 2017
Source : Le Monde d'Aujourd'hui

Last modified on jeudi, 19 janvier 2017 19:13

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