De l’urgence énergétique au Niger ou l’échec d’une politique énergétique pluri décennale ?

IAucun Nigérien ne peut rester insensible aux difficultés de la vie quotidienne des populations, marquée notamment par une indisponibilité récurrente de l’énergie électrique et de l’eau potable dans la plupart des quartiers de la ville de Niamey, ainsi que dans certaines autres localités du pays. Il n’est point besoin de rappeler que cette situation perdure depuis plus de 10 ans et se dégrade au fil du temps. Les citoyens ont le devoir de ne plus se contenter des justifications légères et non assumées diffusées comme cause.

A l’heure où les technologies de production d’énergie électrique conventionnelle ou renouvelable sont maîtrisées à travers le monde, la défaillance matérielle ne pourrait constituer la seule justification valable. A ma connaissance, la Nigelec dispose d’un personnel très compétent et dévoué qui a la capacité d’anticiper ce genre de problèmes, donc la cause est probablement ailleurs.

De mon point de vue, la situation actuelle est la conséquence d’une politique énergétique pluri-décennale mal définie et illisible dans sa mise en oeuvre. malgré quelques tentatives à travers l’évolution de certains textes règlementaires.

La politique énergétique est mal définie, car basée exclusivement sur des perspectives aléatoires de réalisation de projets complexes (barrage de Kandadji, Salkadamna, centrale nucléaire). En outre, elle est basée sur de fortes incertitudes de financement, attendu de l’extérieur.

Une prise de conscience collective est nécessaire. L’année 2019 doit être considérée comme l’année de l’urgence énergétique et le point de départ d’une implication de la population dans la recherche de solutions à ses problèmes énergétiques. A l’heure où les réseaux électriques deviennent de plus en plus communicants, voire plus intelligents, le citoyen est appelé à être un membre actif du marché de l’électricité et ne plus seulement subir les aléas de l’approvisionnement mais aussi participer à la décision et aux orientations des politiques énergétiques au quotidien.

Il est temps que cela soit une réalité au Niger !

Les citoyens sont alors en droit de se poser les questions suivantes, parmi tant d’autres :

  • Quelle est donc la politique d’investissement dans les infrastructures énergétiques ? Qui la définit et l’oriente ?
  • Quelle est la part de responsabilité de l’État dans une telle situation ?
  • Quelle est la politique de recherche scientifique et de développement liée à ce secteur au Niger et comment l’État assume sa responsabilité dans son financement ?
  • Est-il crédible que la capitale du Niger ne soit pas indépendante énergétiquement ? Cela pourrait être même une question de sécurité et de stabilité, au vu de l’émergence des groupes terroristes dans la région.
  • Etc.

Autant de questions dont les réponses ne peuvent résoudre le problème immédiat de disponibilité énergétique mais auxquelles il est urgent d’apporter des réponses pour espérer rétablir la situation à moyen terme. A très court terme, dans les prochaines heures, il est important qu’il y ait des actes forts de la part de qui de droit :

  1. Situer les responsabilités et les assumer ;
  2. Présenter de manière claire à la population nigérienne les solutions pour assurer son autonomie énergétique permanente, chiffres et méthodes à l’appui. La privatisation de la Nigelec n’est pas une option, elle doit rester une société publique. Le problème d’approvisionnement électrique au Niger est moins technique que décisionnel ;
  3. Instituer la «Conscience Nationale du Devoir», c’est-à-dire que pour le secteur de l’énergie, une indisponibilité énergétique «déraisonnable» doit conduire à la démission des responsables de la gouvernance énergétique au sommet. Cette conscience pourrait s’appliquer à tous les autres domaines vitaux tels que la santé, l’eau, l’éducation et l’environnement.
  4. Mettre le citoyen au coeur de la politique énergétique du Niger : faire du citoyen un membre actif du système énergétique et non un membre passif qui subit, notamment à travers le développement de l’autoconsommation énergétique individuelle et collective.
  5. Mettre en place de manière urgente les possibilités d’interconnexion au réseau de la Nigelec des productions solaires résidentielles ou industrielles, ce qui limite les coûts d’investissement tout en rendant service à la Nigelec. Les technologies sont maîtrisées et disponibles à travers le monde, il reste à l’État d’agir efficacement pour une mise en oeuvre effective ;
  6. Instituer un Conseil pour la souveraineté énergétique du Niger et déclarer l’Urgence Énergétique. En effet, se contenter de formuler quelques explications officielles routinières n’est plus crédible, il faudrait que le Niger marque un vrai tournant énergétique à partir de maintenant !

Dr Mahamadou Abdou Tankari
Docteur en Génie Electrique - Énergies Renouvelables
Maître de Conférences – Université Paris-Est Créteil

26 mai 2019
Publié le 13 mai 2019
Source : Le Canard en Furie

Imprimer E-mail

Idées et opinions