Les paradoxes de la gouvernance sécuritaire actuelle au Niger : Par Niandou Ibrahim

eM. Niandou IbrahimA tous les hommes et toutes les femmes qui sont au front pour nous protéger contre le terrorisme
Les terroristes continuent de frapper l’Afrique de manière sanglante. Au Sahel, ces assauts, sous diverses formes, occasionnent des milliers de morts. Il y a quelques années, ils nous arrivaient des nouvelles sporadiques de combats dans les lointaines montagnes du désert ou dans les rares forêts denses qui restent dans nos pays comme Wagadou, Foulsaré ou encore la tristement célèbre Sambissa au Nigéria. Beaucoup de milliards sont investis dans la lutte contre le terrorisme et l’insécurité nous expliquent nos gouvernements. Nous constatons qu’il y a un grand nombre de conciliabules (conférences, ateliers, foras etc), la naissance d’énormément de structures civiles et militaires, nationales, régionales et internationales. Nous entendons le gouvernement nous expliquer que la plus grosse part de nos ressources financières part dans la lutte contre cette insécurité. Par exemple, on enregistre une tendance à la baisse depuis 2014 des enveloppes budgétaires de certains secteurs y compris de l’agriculture et de l’élevage, en raison des coupes budgétaires opérées par le gouvernement au profit des secteurs de la défense et de la sécurité (Regard citoyen sur le Budget 2018-2019, AEC, page 18) ; Nous entendons également le gouvernement expliquer les multiples accords et entente de coopération militaire signés avec des pays amis. Nous constatons que les citoyens nigériens, à quelques idiots écarts prés, respectent le contrat moral avec les forces de défense et de sécurité. Les nigériens de tous les bords politiques, de toutes les régions, y compris les localités régulièrement endeuillées, ont toujours exprimé un soutien aux forces de sécurité. Je n’ai pas vu une seule personnalité, un seul intellectuel ou artiste, une seule institution qui ait parlé des FDS autrement qu’en exprimant de la confiance et du soutien national.

Face à une telle mobilisation de moyens, le citoyen que je suis attend une meilleure recevabilité de la part des gouvernants. Les gaps que je dénonce peuvent se résumer en trois choses qui me gênent grandement et qui semblent gêner nombreux de nigériens.

A tous les hommes et toutes les femmes qui sont au front pour nous protéger contre le terrorisme

La première anomalie est que malgré tout ce qui précède comme efforts, les terroristes gagnent du terrain et se pavanent maintenant à « espace découvert ». Des nouvelles zones jusqu’ici épargnées sont attaqués (attaque à Bagagi, en périphérie de Doutchi, un jour de marché, Enlèvement d’un prêtre à Bamoanga à 125 kms de Niamey, gendarmes tués à Makalondi et à Goubé, situé à 50 kms de Niamey etc ) et les assaillants arrivent à s’y échapper ; les attaques deviennent plus nombreuses et plus meurtrières dans les zones de prédilection (pour ne pas dire contrôlées par ces terroristes). En quelques heures, étalées du 22 au 23 mars 2019, le Mali a eu Ogassagou, avec 134 âmes aimées perdues, le Tchad a eu Dangdala, avec 23 âmes aimées perdues, le Niger, 18 âmes aimées perdues à El Mainari, Ngagam et Kayawa…J’apprends à l’instant que Nguigmi est atteint, on entend des tirs et des explosions…. Comment est-ce possible ?

La deuxième anomalie est la quasi-absence de communication vers les citoyens surtout et le trop peu de compassion gouvernementale exprimée envers les victimes. Les FDS communique de temps en temps formellement pour donner un bilan de combats. Il ne s’agit pas de cela aujourd’hui. Il s’agit pour le gouvernement de systématiquement donner aux nigériens les informations réelles sur les attaques que les civils subissent. A l’heure de Facebook et de Twitter, les gouvernants doivent se rendre compte qu’ils doivent fournir l’information sinon le peuple sera nourri quand même de nouvelles. Les citoyens ne demandent pas des explications sur les drones (avec ou) sans pilotes » utilisés par l’armée. Les citoyens ne demandent pas à savoir ce que coûte un Uzi ou une Kalachnikov ni le nombre de balles fourni à chaque soldat sur le front. Nous avons vu comment IBK, lors du déplacement à Ogassagou, marchait dans les décombres et parlait aux survivants. Cela ne dédouane en rien les pouvoirs publics de leurs responsabilités. Cependant, depuis toujours, les autorités se déplacent sur les terrains des drames pour démontrer du soutien, pour apporter du réconfort, peut-être aussi pour se faire pardonner leur faute de n’avoir pu protéger les personnes. Au Mali tout comme au Tchad, nous avons appris que des responsables militaires ont été sanctionnés immédiatement… Au Niger, nous n’avons eu ni visite sur les sites ni sanctions ni même un mot du conseil des ministres tenu hier lundi 25 mars, pratiquement 48 après l’horreur. Le peuple a droit de la part des gouvernants à plus de compassion véritable au-delà des simples communiqués laconiques, à plus de garanties réelles sur les mesures adéquates prises par les autorités afin de mieux le sécuriser ainsi que ses biens. Le conseil des Ministres a-t-il oublié ces faits macabres ou a-t-il estimé que la situation n’est pas si grave que cela ?

La troisième anomalie est le peu « d’union » panafricaine démontrée dans cette épreuve. En janvier 2015, Charlie Hebdo fut attaqué par des terroristes. Ce jour-là, douze âmes aimées furent arrachées à l’affection des leurs et des lecteurs du journal satirique. Pour démontrer la sympathie africaine, les présidents du Sénégal, du Togo, du Bénin, du Gabon, du Mali et du Niger firent le déplacement de Paris accompagnés des leaders religieux de leurs pays et marchèrent avec les marcheurs Parisiens. Ils apportèrent notre compassion et pleurèrent toutes les larmes de leurs corps à cet effet. De nombreux autres présidents africains envoyèrent des messages si ce n’était une délégation des plus officielles. Charlie Hebdo survient chaque semaine sous nos cieux. Je ne vois pas un seul chef d’Etat africain ni celui de la France faire le déplacement pour nous exprimer la solidarité aussi spontanée que l’eut Paris. Je parle pour le Niger. Le Tchad, Le Nigéria, Le Mali, Le Burkina, la Côte d’Ivoire, Le Cameroun…non plus n’ont pas eu une procession larmoyante de chefs d’Etats Africain et français à ce que je saches, quand ils eurent et qu’ils ont leurs assauts mortels. Pourquoi ? Je ne peux m’empêcher de penser aux yeux de la tête que nous coûte la mobilisation financière et morale de la priorité politique du moment, la toute prochaine conférence de l’Union Africaine (UA) à Niamey.

Même au plan national, cette compassion fait grandement défaut. Une certaine omerta entoure cette question puisque tout le monde a peur de parler au risque d’être taxé d’opposant. Les acteurs politiques comme ceux de la société civile, les associations religieuses comme celles des chefs traditionnels, les organisations estudiantines, celles des femmes, les syndicats y compris celui des enseignants chercheurs, aucune voix ne semble véritablement se soucier de la situation comme il se doit.

La logique binaire dangereuse (quand tu n’es pas avec moi, tu es un putschiste) instaurée par les princes qui nous gouvernent a fini par amener les nigériens dans une autocensure voire une peur telle que qu’ « on se tait, on regarde et on prie ».

Il n’y a pas de doute que la situation est très difficile pour le Niger, comme pou les autres pays voisins verrouillés dans les viseurs des terroristes. Il reste cependant qu’en s’enfermant dans ce mutisme intégrale (qui ne se rompt que pour se défendre), cela ne favorise ni la création des conditions d’une collaboration sincère et durable des citoyens, condition essentielle de la victoire contre les forces du mal, ni la compréhension de la présence ou de l’absence des pays amis sur notre territoire en ces moments difficiles. #Iyo

Niandou Ibrahim
Agriculteur

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