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27 janvier 1996 – 27 janvier 2019 / 23 ème anniversaire : Lettre à mon grand frère Mahamane Ousmane, ancien Président de la République du Niger

Djibrilla Mainassara Bare 1Djibrilla Mainassara Baré Ancien Délégué et Président des Organisations Internationales à la Conférence Nationale Souveraine (1991) - Ancien membre Fondateur et président de la Section PNDS Tarreya du Sénégal (1995) – Membre Fondateur du RDP JAMA’A (1997)- Ancien Conseiller Spécial du Président Baré

Au nom d'Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux.

Cher grand frère,

D'après Asma Bint Yazid (qu'Allah l'agrée), le Prophète (que la prière d'Allah et Son salut soient sur Lui) a dit que « Celui qui défend l'honneur de son frère alors qu'il est absent, c'est un devoir pour Allah que de l'affranchir du feu ». C’est pourquoi, j’ai ressenti l’impérieuse nécessité de m’adresser à mon grand-frère et ancien élève de mon père Directeur de l’école Birni de Zinder, en cette occasion qui m’est offerte par le 23 ème anniversaire du coup d’Etat du Colonel Ibrahim Mainassara Baré perpétré le 27 janvier 1996 par lequel vous aviez été renversé. Il coïncide avec le 20 ème anniversaire de son assassinat et le devoir fraternel de mémoire me dicte de vous écrire, et à travers vous, les Nigériens dans leur ensemble. Le président Baré est mort physiquement, mais puisque Winston Churchill a dit que "La politique est plus dangereuse que la guerre... A la guerre, vous ne pouvez être tué  qu'une seule fois. En politique, plusieurs fois", je tenterais  d’éviter qu’on ne le tue à nouveau en travestissant l’histoire, exercice désormais favori de certains nigériens.

Cher grand frère, 

Avant tout propos, j’ai le devoir de rappeler à l’opinion nationale que je vous ai connu depuis près d’un demi-siècle, soit en 1967, comme tous les anciens lycéens, à mon entrée  en 6ème au Lycée National de Niamey, puisque vous y étiez depuis un certain temps. Et ensuite j’ai retrouvé vos traces dans la haute administration. A la Conférence Nationale Souveraine tenue en 1991, en tant que Délégué des Organisations Internationales et Président de cette structure, nous nous sommes croisés à plusieurs reprises. Je dois reconnaître que vous m’aviez fait l’honneur de me recevoir par deux fois en tant que Président de la République à domicile et surtout, vous m’aviez bien accueilli quand j’ai sollicité votre soutien pour l’appui de ma candidature pour un mandat au  poste de vice-Gouverneur de la BCEAO en 1993. J’ai ainsi pu bénéficier de l’hospitalité de Hadjia Nana, que je ne puis oublier. Je rappellerai notre première retrouvaille à la veille de l’élection présidentielle de 2016 à laquelle j’étais un candidat à la candidature du RDP Jama’a, rencontre rendue possible par de bonnes volontés et votre déclaration au titre de l’ARDR en 2014 demandant l’ouverture d’une enquête indépendante sur la mort du président Baré engageant en même temps  le premier ministre Hama Amadou et le président Tanja Mamadou , alors même que « l’admirateur du Calife Omar Ibn Kattab », faisait faux bon à la veuve et aux orphelins du défunt après avoir pris un engagement ferme  en 2012.

Comme vous le savez, le Sage Amadou Hampâté Bâ a enseigné qu’il y a trois (3) vérités : il y a « Ma » vérité, il y’a « Ta » Vérité et il y’a « La » Vérité », c’est pourquoi, à travers cette lettre qui vous est adressée, ma seule et unique prétention est de dire ma part de vérité pendant que nous sommes tous les deux encore présents sur cette terre bénie du Niger, que nous sommes inévitablement appelés à quitter.

 

{xtypoquote}« Celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut savoir où il va car il ne sait pas où il est. En ce sens, le passé est la rampe de lancement vers l’avenir ».Otto de Habsbourg {/xtypoquote}

Les questions qui me taraudent l’esprit et certainement celui de tous les Nigériens et sur lesquelles j’aimerais que vous acceptiez de les éclairer sont les suivantes :

Sur la crise politique qui a abouti à la cohabitation de 1995 et au coup d’Etat du Colonel Baré  du 27 janvier 1996

  1. Pourquoi n’aviez-vous pas réussi à vous entendre avec Ibrahim, votre promotionnaire de l’école primaire Birni de Zinder et du Lycée National de Niamey (actuel Lycée Issa Korombé), quand vous  l’aviez nommé comme  Chef d’état-major particulier et même pendant la Transition qui a suivi  votre renversement en janvier 1996, alors même que tout semblait vous rapprocher et qu’il était dans les meilleures dispositions pour collaborer avec vous ?
  2. Mais pourquoi n’aviez–vous pas su profiter de l’offre de votre Premier ministre Souley Abdoulaye nommé après la dissolution de l’assemblée nationale qui a confessé avoir réussi à « décrocher » les trois (3) députés de la majorité nécessaires pour vous assurer une majorité à la suite de l’élection législative anticipée en acceptant d’y mettre le prix, alors même que les moyens étaient disponibles, ce qui vous aurait permis de vous assurer une majorité à l’assemblée et échapper ainsi à la cohabitation humiliante de 1995?
  3. Ne croyez-vous pas que toutes les crises politiques survenues depuis la démocratisation du Niger en 1991 aient eu pour origine l’inconséquence politique, liée finalement à l’obstination d’un seul homme, qui a décidé de déstabiliser toutes les institutions de la République qui se sont succédé pour parvenir au sommet de l’Etat en profitant malheureusement de la naïveté et l’inconstance de certains acteurs de la promotion de la démocratie ?
  4. Avec le recul, reconnaissez-vous que le coup d’Etat, non pas contre vous, mais bien contre la Troisième République puisque vous aviez perdu le pouvoir effectif en 1995, perpétré par les Forces Armées Nigériennes (FAN) dirigées par le Colonel Baré, a été provoqué par votre refus systématique de vous plier aux exigences de la cohabitation en 1995 et début 1996 et la médiation du Colonel Baré, alors Chef d’Etat-major général des FAN ? Vous rappelez-vous avoir été le premier chez qui il avait fait le déplacement pour vous demander de prendre de la hauteur « quel qu’ait pu être le comportement du premier Ministre et de vous mettre dans la peau du grand frère (de Hama Amadou et de Issoufou Mahamadou)» et qu’avant la dissolution de l’assemblée nationale en 1994, il vous avait vu en France où il résidait pour son stage au Centre d’Etudes Stratégiques et Diplomatiques (CEDS) de Paris pour vous dissuader de ne pas dissoudre ? Vous rappelez-vous que finalement, quelque temps avant le coup d’Etat de 1996, le Colonel Baré avait revu individuellement les trois protagonistes de la crise, pour vous prévenir, en vous disant : « si vous ne parvenez pas à vous entendre l’armée ne resterait pas l’arme au pied » ? (cf livre entretien du président Baré avec le Journaliste S. Adriamirado de Jeune Afrique “Mon ambition pour le Niger” – JA Livres- 1997- pp 32 à 42)
  5. Le coup d’Etat du Colonel Baré, Chef d’Etat-major des FAN, n’était–il pas finalement le moindre mal pour vous, puisqu’un coup d’Etat allait forcément intervenir du fait des militaires de rang proches de certains milieux qui vous en voulaient personnellement, et qui aurait été autrement plus sanglant puisque le Colonel Baré, lui, est passé à l’action pour opérer un coup d’Etat en douceur en choisissant stratégiquement l’option la moins létale à l’extérieur du palais présidentiel ?

Sur la tentative d’attentats et/ou d’élimination physique du président Baré par vos proches  en février 1996

  1. Pourquoi au mois de février 1996, au lendemain du coup d’Etat, aviez-vous tenté de vous procurer des armes pour fomenter des attentats dont un visant une élimination physique du président Baré qui a finalement fait l’objet d’une enquête suivie d’un procès (cf « Mon ambition pour le Niger ») ?
  2. Reconnaissez-vous au moins aujourd’hui avoir commis l’erreur fatale, en adressant une lettre à une haute personnalité à l’étranger pour l’informer de votre macabre projet, ce qui m’avait permis en son temps de l’intercepter et de faire échouer le projet en remettant la lettre au président Baré ?
  3. Pourquoi, malgré l’élargissement de vos proches après leur arrestation, dont votre propre petit frère, impliqués dans ledit projet d’assassinat du président Baré révélé avéré après une enquête, étiez-vous candidat à la destitution du président Baré au point de demander sa démission sur une radio locale le 08 avril 1999, veille de son assassinat ?

Sur l’instabilité politique créée par les frères ennemis de 1996 à 1999

  1. Pourquoi aviez-vous alors accepté de collaborer avec vos anciens ennemis irréductibles pour former le Front de Restauration et de la Défense de la Démocratie (FRDD), alors même que vous saviez qu’ils avaient souhaité en secret votre élimination physique par le Colonel Baré lors du coup d’Etat du 27 janvier 1996 et que l’un d’entre eux, le président de l’Assemblée nationale d’alors avait introduit une requête à la Cour suprême à la veille du coup d’Etat du 27 janvier 1996 demandant de vous destituer du fait que vous seriez atteint de démence et incapable alors de gouverner ?
  2. Pourquoi en dépit du fait que le Colonel Baré avait personnellement tenu à préserver votre sécurité pendant votre courte période de détention consécutive à son coup d’Etat de janvier 1996, en faisant venir vos repas de la maison familiale du Quartier Nouveau Marché, et vous avait tendu la main pendant la transition, vous lui en avez fortement voulu à mort en vous associant aux autres leaders pour former le Front de la Restauration et de la Défense de la Démocratie (FRDD) dont l’un des membres deviendra sera plus tard votre bourreau sur le terrain politique puisqu’il tentera et obtiendra le démantèlement total de votre ancien parti, la CDS Rahama ? L’autre « restaurateur de la démocratie » à l’occasion de son « Tazartché » en 2009, ne vous avait –il  pas contraint à un long séjour forcé à Abuja au Nigéria ?

Sur votre  rôle dans l’assassinat du 09 avril 1999

  1. Ne regrettez-vous pas franchement de vous être associé à « l’Opération Scier le Baobab » du 09 avril 1999, qui consistait à éliminer physiquement le président Baré le 09 avril 1999 ou alors comme l’autre, « si c’était à refaire vous referiez » ?
  2. Pourriez-vous aujourd’hui assumer devant l’opinion nationale le fait c’est lors d’une réunion de leaders de partis politiques à l’issue de laquelle vous aviez fait une déclaration le 08 avril 1999 pour demander la démission du président Baré afin de faire le lit de « l’accident malheureux » survenu le lendemain ?
  3. Le boucher de service, quand il a été acculé par la communauté internationale a eu à déclarer urbi et orbi, quelques jours après la boucherie du  09 avril 1999, avoir agi « après consultation de la classe politique et la société de civile », confirmez-vous qu’il vous a consulté avant d’assassiner le président Baré ?
  4. Pourriez-vous, avec le recul, reconnaitre et dire aux nigériens que l’annonce faite en direct sur une radio locale, le jeudi 08 avril 1999, par un membre du FRDD disant que « le sang doit couler » autorisait de facto  le président Baré à vous « neutraliser » et se prévaloir de la légitime défense ?
  5. OU alors, aviez-vous imaginé, le connaissant le président Baré qu’il ne pouvait pas se permettre de souiller son âme une semaine à peine après son retour de son premier Pèlerinage aux Lieux Saints de l’Islam ?
  6. Au vu de la pratique de la démocratie sous nos cieux depuis l’assassinat du président Baré en 1999, à savoir le viol régulier de la loi fondamentale, le concassage systématique des partis politiques dont le vôtre, des syndicats, la répression barbares des étudiants réclamant leur subsistance, le bradage de l’école publique, le défunt n’était-il pas finalement plus démocrate que tous ces « restaurateurs » de la démocratie qui n’ont fait que se servir d’elle pour parvenir à leurs fins mesquines ?
  7. Vous le savez très bien, tous les candidats à la présidentielle des 7 et 8 juillet 1996 avaient triché, corrompu les électeurs en violation du code électoral selon les dires d’un des ministres de l’intérieur de l’époque, pourquoi alors avoir crié au hold up électoral et vous taire maintenant au point de vous faire traiter d’opposition inexistante ? Est-ce parce que le président Baré était pacifiste et démocrate et qu’il vous laissait faire que vous manifestiez avant et pas maintenant ?
  8. Avec le recul, auriez-vous adopté le même comportement vis-à-vis du président Baré qui avait voulu vous renvoyer l’ascenseur en tant que promotionnaire du primaire à l’école Birni de Zinder, élève de son père instituteur à Zinder et votre ancien chef d’Etat-major particulier, en travaillant avec vous ?
  9. Saviez-vous qu’Ibrahim Baré, convaincu de son statut de petit-fils de Sheriff Mahamane Haidara (PAS), son grand-père maternel, donc descendant du Prophète Mohamed (SAW), n’avait pas d’autre choix que de développer une empathie naturelle vis à vis de ses ennemis les plus irréductibles, et de « ses amis » les plus cyniques et félons, puisqu’il s’était volontairement abstenu d’éliminer ses adversaires politiques et avait régulièrement pardonné leurs turpitudes afin de sauvegarder son âme, et se réserver une place au Paradis ? C’est connu et admis, les animaux à sang froid sans foi ni loi, réussissent mieux en politique. 

Sur l’inconstance et l’inconséquence des hommes politiques

  1. Pourquoi les opposants que vous étiez avaient-ils royalement ignoré la loi fondamentale qui disposait que les arrêts du juge constitutionnel « ne sont susceptibles d’aucun recours… » en organisant une instabilité politique, alors même que le candidat Indépendant Ibrahim Mainassara Baré, a été déclaré élu président de la République par l’Arrêt 96-07/CC du 21 juillet 1996 de la Cour Suprême ?
  2. Pourquoi, c’est seulement après avoir été déboutés de tous vos recours, que vous vous étiez mis dans la rue avec les autres candidats malheureux pour manifester en appelant à une agitation permanente ?
  3. Quand vous aviez échoué à l’élection présidentielle de 1996, pourquoi vous étiez-vous associé aux autres candidats, vos ennemis d’hier qui souhaitaient votre destruction totale, pour constituer le FRDD avec pour mission d’installer une agitation permanente pour combattre et destituer le régime du président Baré ? Etait-ce par simple instinct de revanche,  puisque l’addition a fini par être salée avec l’accession au pouvoir de votre éternel rival qui vous a fait payer rubis sur ongle vos mauvais choix tactiques ? Finalement « l’homme de paroles », n’a-t-il pas été plus stratège que tous les « restaurateurs » qui ont fini par tout rater?
  4. Pourriez-vous me confirmer que vous n’aviez pas fait partie de ces opposants inqualifiables qui, selon les propos du président Baré tenus dans son livre autobiographique « Mon ambition pour le Niger », - organisaient des prières collectives pour qu’il ne pleuve pas au Niger en 1997 et 1998 et faisaient le tour des institutions internationales pour demander de bloquer le financement du pays, incitaient la population nigérienne à l’incivisme fiscal en 1997 et 1998, durant le mandat du président Baré, pour protester contre l’élection d’un président de la République proclamée par les instances appropriées, à savoir la Cour Suprême ?
  5. Enfin, n’êtes-vous pas aujourd’hui arrivé à la conclusion que c’est plutôt la démission d’Issoufou Mahamadou du poste de premier ministre en 1994, et sa lettre transmise en tant que président de l’Assemblée nationale au président de la Cour Suprême, la veille du coup d’Etat du 26 janvier 1996, pour demander que vous soyez démis de vos fonctions de président de la République pour démence, actes qui ont été les facteurs déterminants du coup d’Etat du Colonel Baré le 27 janvier 1996 ?
  6. Enfin, vous qui connaissez le mieux le plus grand commun déstabilisateur, celui–là même qui arrive à faire cohabiter les hommes politiques les plus divers ainsi que le plus ancien Economiste du Niger, tout en réussissant la prouesse d’être le dirigeant du dernier pays « riche mais mal géré » du monde en  terme de développement humain, le prix à payer en somme, du très grand art vous en conviendrez, pouvez-vous nous dire pour quelle raison, en dépit du fait que l’arrêt du 23 octobre 2015 de la Cour de Justice CEDEAO, confirme en son point 54, « que les lois d’amnistie ne sauraient constituer un voilage forcené du passé, une fin de non-recevoir péremptoirement opposée à toute entreprise légitimement curieuse de connaître la vérité. La loi d’amnistie laisse intact le droit à la vérité des victimes… », il tarde à ouvrir une enquête indépendante sur la mort du  Président Baré ? A moins que …..

Je m’en tiens à ces seules confidences puisque, comme je le répète à chaque fois, la sagesse africaine, « recommande de ne pas dire tout ce que l’on sait ».

Pour conclure, j’insiste pour que cette lettre soit prise pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un simple questionnement et un témoignage obligatoire d’une « bibliothèque » qui ne veut pas brûler sans avoir instruit, puisque je suis « vieillard » au sens du Sage Amadou Hampathé Bâ, non pas par mon âge et mon physique, mais par mon vécu sur la tranche d’histoire très riche en évènements graves et inédits de notre cher Niger que nous sommes tous appelés à quitter un jour, « écrasés que nous serons inévitablement par les pieds du temps » .

Je vous prie d’accepter mes salutations fraternelles

Haza wa Salam

Djibrilla Mainassara Baré

Ancien Délégué et Président des Organisations Internationales à la Conférence Nationale Souveraine (1991) - Ancien membre Fondateur et président de la Section PNDS Tarreya du Sénégal (1995) – Membre Fondateur du RDP JAMA’A (1997)- Ancien Conseiller Spécial du Président Baré

 

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