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A la mémoire de Ousmane dan Galadima, stratège des sawabistes – Gloire aux vaincus !

Ousmane dan GaladimaPeu de Nigériens ont entendu parler de Ousmane dan Galadima, l’homme qui s’est silencieusement éteint à l’âge de 91 ans, dans son terroir de Madaoua, le 5 octobre dernier. Ou s’ils en ont entendu parler, peu connaissent son histoire, et sa signification pour notre histoire. Comme dit le terrible adage latin : vae victis ! Malheur aux vaincus !

Dan Galadima est né à Madaoua en 1927. On connaît mal les détails de ses premières années. Scolarisé, il a d’abord servi l’administration coloniale en qualité d’interprète adjoint mais il s’est très tôt joint à la lutte contre le colonialisme, puisqu’on le retrouve dans le vivier du Parti Progressiste Nigérien (PPN), au milieu des années 1940, alors qu’il avait à peine vingt ans. Durant cette période, dan Galadima a acquis une solide culture marxiste qui a structuré des sentiments patriotiques brûlants, leur donnant une certaine assise idéologique qui sera celle-là même du futur mouvement Sawaba.

Sous l’égide du colonialisme, un nouveau groupe socio-culturel était apparu au Niger de façon assez rapide, entre la fin des années 1910 et le début des années 1940 – les « évolués ». Il s’agissait d’hommes (et de quelques femmes) qui avaient reçu une instruction à l’« école du Blanc » et étaient employés dans ce qu’on appellera plus tard le « secteur moderne » de l’économie et dans l’administration. A l’échelle de l’Afrique Occidentale Française (AOF), les évolués dont le statut était plus privilégié (les fonctionnaires comme Diori et les grands entrepreneurs comme Houphouët) vont peu à peu modérer leur discours anticolonial et révolutionnaire. En 1950, le Rassemblement Démocratique Africain (RDA), dont le PPN était la branche nigérienne, rompit avec le Parti Communiste Français. Ce « désapparentement », comme on l’appela, déplut aux évolués qui défendaient les intérêts des moins privilégiés tels que les petits employés du secteur privé urbain (formel comme informel) et les sans voix du monde rural auxquels ils liaient consciemment leur sort social et politique – bref, le petit peuple.

Du côté des privilégiés (ou de ceux qui avaient l’ambition de devenir des privilégiés) le leadership fut assumé par Diori Hamani (que Houphouët chargea de faire une tournée d’explication du « désapparentement » avec Ouezzin Coulibaly de la Haute-Volta et Mamadou Konaté du Soudan français) et Boubou Hama ; du côté du petit peuple, il fut pris par Djibo Bakary et Ousmane dan Galadima.

Cette scission est la source de la lutte qui s’engagera au Niger jusqu’à la fin des années 1960, entre ces deux factions – lutte qui vaudra à dan Galadima le surnom de « Commandant » par quoi il était parfois connu vers la fin de sa vie.

Bakary et dan Galadima frappèrent les administrateurs coloniaux par la force de leur engagement politique. Selon le témoignage d’un administrateur français, il y avait chez Bakary, décrit comme un « jeune homme nerveux et fiévreux », « quelque chose qui vous rappelait le labeur et la sueur du paysan du Sahel ». Quant à dan Galadima, petit et frêle, il évoquait aux administrateurs Ho Chi Minh, le grand adversaire vietnamien du colonialisme, auquel il ressemblait par la stature physique et les traits du visage.

Les deux factions finirent par divorcer lorsque Bakary quitta le PPN-RDA pour fonder l’Union Démocratique Nigérienne (UDN). Ce nouveau parti – qui changera encore de nom par la suite pour finir par devenir le Mouvement Socialiste Africain ou MSA Sawaba – se montra rapidement bien plus dynamique et organisé que le PPN-RDA. La raison en tenait non seulement à ses solides assises dans le monde syndical naissant, mais aussi à la ferveur idéologique de son noyau dur, ferveur qui manquait aux dirigeants du PPN-RDA, plus préoccupés de rentrer dans les bonnes grâces des Français. Grâce à ce dynamisme, le Sawaba remporta les premières élections libres organisées au Niger en 1956-57, et dan Galadima devint député de Madaoua à l’Assemblée Territorial, sous un gouvernement dirigé par son chef de parti, Djibo Bakary. Membre du comité permanent de l’Assemblée, il s’y montra un intervenant très actif, contribuant avec un sérieux et une énergie impressionnants à des débats allant des questions d’élevage et d’agriculture aux grands problèmes sociaux et économiques de l’heure.

Le gouvernement Bakary s’inscrivait dans un grand dessein, celui de la transformation de l’AOF en une entité fédérale indépendante. Pour cela, il fallait non seulement autonomiser les forces économiques de base du Niger – à l’époque, surtout les paysans producteurs d’arachide du Niger Est – mais aussi réaliser une unité interne et donner au chef du parti une stature dépassant le cadre étroit du territoire du Niger. On a un peu oublié ces enjeux. Dans la mémoire collective des Nigériens, qui est façonnée par des contextes ultérieurs, l’histoire du Sawaba se résume d’habitude en une querelle entre cousins (Bakary et Diori) et même, pour certains, à une lutte ethno-régionaliste entre un Sawaba « de l’Est » et un PPN-RDA «  de l’Ouest ». C’est là méconnaître profondément l’histoire et insulter les ambitions élevées du Sawaba. Comme on l’a indiqué plus haut, l’important, pour le Sawaba, n’était pas la personne de Diori ou de Boubou Hama, mais les intérêts qu’ils représentaient, intérêts qui, aux yeux des sawabistes, étaient socialement mesquins, politiquement antipatriotiques, et économiquement ignorants des conditions véritables de l’indépendance. Par ailleurs, le Sawaba n’avait cure d’ethnies ou de régions. Son assise était sociologique et s’étendait de Bosso (lac Tchad) à Dargol. Néanmoins, le Sawaba, comme le PPN-RDA, avait une vision « territoriale » (plutôt que régionaliste) de la politique : lorsqu’il avait réussi à transformer un secteur en fief électoral, il était prêt à recourir à la force pour empêcher au parti rival d’y prendre pied. Ainsi, les multiples tentatives du PPN-RDA de s’implanter dans les principales régions de l’est du Niger furent mises en échec par de véritables coups de main organisés par les sawabistes. Par contraste, le PPN-RDA réussit à susciter une hostilité musclée aux tentatives du Sawaba de gagner de l’influence à Gao, ville malienne mais très connectée à la politique nigérienne à cette époque.

Quoi qu’il en soit, le dessein du Sawaba allait à l’encontre du projet gaullien de transformation de l’empire colonial africain en une union confédérale entre la France et ses possessions d’Afrique de l’Ouest. En 1958, le référendum fondant la Ve République française sous l’égide de Charles de Gaulle demanda aux territoires de l’AOF de se joindre à une Communauté Franco-Africaine ou de choisir l’indépendance immédiate, signifiant en même temps une rupture instantanée avec la France. Pour le Sawaba, l’implication était qu’il fallait abandonner le rêve d’une fédération ouest-africaine indépendante – mais pas nécessairement hostile à la France – pour entrer dans un système politique inédit qui serait forcément dominé par la France, dont les ressources et les moyens étaient sans commune mesure avec ceux de territoires politiquement fragiles et économiquement démunis. Craignant d’être « lâchés » par la France de façon abrupte, les dirigeants des territoires africains optèrent tous pour le « oui » au référendum sauf ceux du Niger et de la Guinée. Pour des raisons géopolitiques, la France – qui accepta sans problème le « non » guinéen – ne pouvait tolérer le « départ » du Niger. Elle mit tout en œuvre pour y faire échouer la campagne du « non », allant jusqu’à priver le gouvernement Bakary de ses pouvoirs exécutifs, en violation de l’ordre constitutionnel mis en place par la Loi-Cadre de 1956. Ayant ainsi perdu la bataille du référendum, le Sawaba fut contraint d’organiser de nouvelles élections qu’il perdit dans des conditions douteuses. Grâce aux manœuvres d’un gouverneur colonial envoyé spécialement pour la cause, le « bulldozer » Colombani, le PPN-RDA remporta le scrutin et prit le pouvoir à temps pour instituer, le 18 décembre 1958, la République du Niger dans le cadre de la Communauté Franco-Africaine. Le nouveau pouvoir de Niamey, dirigé par le triumvirat Diori Hamani, Boubou Hama et Diamballa Yansambou Maïga et soutenu par la France, ne tarda pas à se tourner vers l’opposition – le Sawaba – qu’il était décidé à réduire à néant.

C’est à partir de ce moment que commence véritablement la carrière héroïque de dan Galadima. Certains hommes montrent leur talent dans les moments de prospérité, d’autres brillent de leur plus vif éclat dans l’adversité. Tel était sans doute le cas de dan Galadima.

Persécutés par le nouveau pouvoir de Niamey, qui craignait à juste titre leur capacité à susciter l’adhésion des Nigériens, les principaux chefs sawabistes quittèrent le pays. Après avoir perdu son emploi et tâté de la prison, l’ancien député commença, fin 1959 ou début 1960, une période d’exil qui l’amena, dans une brève mais intense période de quatre ans d’activité militante acharnée, de Bamako à Kano, Cotonou, Accra, Rabat, Alger jusqu’en Chine et au Nord Vietnam (où il rencontra peut-être « l’oncle Ho »). Le Sawaba n’avait pas renoncé au pouvoir au Niger et l’exil de ses chefs ne l’avait ni brisé ni démobilisé ses militants. Il avait réussi à construire un système d’alliance parmi les pays africains dont les dirigeants étaient opposés au néocolonialisme (Maroc avant Hassan II, Ghana de Nkrumah, Guinée de Sékou Touré, Algérie, Egypte nassérienne, Mali pendant les premières années de Modibo Keita) ainsi que dans le Bloc de l’Est, de Cuba au Vietnam en passant par l’Europe de l’Est, l’URSS et la Chine. Grâce à ces alliances, le Sawaba envisageait de revenir au pouvoir par la force, en formant des commandos qui devaient envahir le Niger, et en éduquant des cadres qui feraient ensuite fonctionner l’Etat. Après Bakary, le principal artisan de cette stratégie était dan Galadima.

Dan Galadima était la cheville ouvrière. Il était sur tous les fronts, au four et au moulin, inlassable et insensible au découragement. En 1964, il était revenu dans le voisinage du Niger, au Dahomey, où il devint l’organisateur sur le terrain de la grande opération d’invasion du Niger par ceux que les sawabistes appelaient des commandos et que le pouvoir de Niamey appelait des terroristes. D’où son surnom de « Commandant », bien que ses hommes l’appelaient plutôt « le Scorpion ». L’idée était d’imiter l’exemple aussi bien du Nord Vietnam (guérilla) que de la révolution castriste (marche triomphale sur la capitale pour faire tomber un régime vermoulu avec l’aide de la population) sur la base d’idées maoïstes de combat.

L’assaut de vaste ampleur donné en 1964 échoua, car le pouvoir de Niamey savait ce qui se tramait. Il y eut des barouds d’honneur vers le Lac Tchad et dans le secteur de Téra, mais les commandos furent pris par centaines, certains exécutés, d’autres emprisonnés et torturés – souvent sous l’égide des services spéciaux français (le tristement célèbre Bureau de Coordination et de Liaison, ou BCL, une création de Jacques Foccart, conseillé par Colombani, et destiné à armer le régime de Niamey contre le Sawaba). Les choses empirèrent pour le Sawaba lorsqu’il commença à perdre ses alliés internationaux. La chute de Nkrumah en 1966 déstabilisa en particulier le leadership qui opérait dans le voisinage du Niger sous la houlette d’Accra. Bakary, qui se trouvait dans cette capitale, n’eut que le temps de s’échapper vers Conakry. Dan Galadima se refugia au Nigeria. Mais Niamey obtint la coopération de Lagos pour le traquer et s’emparer enfin de lui début 1967. Le Scorpion fut aéroporté à Niamey par un avion nigérian.

Le frêle quadragénaire si haï par le PPN-RDA et ses alliés français fut immédiatement soumis à une torture brutale qui le laissa pour mort sur le carreau. Il passa cinq jours à l’hôpital dans un état proche du coma. Les médecins le « ressuscitèrent » afin qu’il puisse être de nouveau torturé, mais il ne craqua pas. Il refusa une offre de « réconciliation » avec le PPN, arguant que certaines choses – la manière dont ce parti était arrivé au pouvoir – sont « inacceptables ». Lui et d’autres « terroristes » furent mis en présence de la presse pour répondre à ses questions. Dan Galadima affirma qu’il ne s’adresserait pas à la presse devant des policiers et ne parlerait qu’avec Diori en personne. Après une détention de plusieurs mois dans les locaux du BCL, il fut transféré – transformé en squelette vivant – à la prison de Tahoua aux conditions carcérales relevant de l’atrocité. Lors de son procès à Tahoua, en 1969, il prit la parole pour déclarer que le tribunal faisait juger des patriotes par des traîtres et il se mit à déclamer des slogans anti-impérialistes. Il fut condamné à mort. Deux ans plus tard, cependant, Diori commua la sentence en prison à perpétuité. Ladite perpétuité n’allait durer que trois ans, puisque le coup d’Etat de 1974 libéra les sawabistes des geôles du PPN-RDA.

Kountché, le tombeur de Diori, reçut dan Galadima et lui offrit le poste d’ambassadeur en Allemagne de l’Est. L’ancien stratège du Sawaba déclina l’offre, déclarant préférer ne pas être éloigné de là où le sort du pays se décidait, et avertissant le nouveau chef de l’Etat que le Sawaba allait observer son action ! Parole de patriote plutôt que de qui dispose de quelque base de pouvoir, car le Sawaba était véritablement brisé à ce stade.

Les dirigeants sawabistes entrèrent d’ailleurs bientôt dans la ligne de mire de Kountché, qui finit par tous les mettre aux arrêts. Dan Galadima fut envoyé, avec de nombreux compagnons de lutte, en réclusion à Dao Timmi, une base militaire du Djado, l’aride plateau balayé des vents des confins du désert du Ténéré, la Sibérie du Niger. Dans cette solitude calcinée des hauteurs du Totomaï, il dut passer quatre à cinq pénibles années. Il ne retrouva la liberté qu’en 1980.

Ousmane dan Galadima n’avait pas le charisme brûlant de Bakary. Mais il avait un courage physique sans égal, une passion qui n’hésitait pas, une envergure intellectuelle qui n’a pas produit de livres – comment cela aurait-il pu être possible, étant donné les circonstances – mais qui a nourri dans l’action une pensée forte et lucide. Le rêve du Sawaba ne l’a jamais abandonné. Dans le contexte peu propice aux luttes idéologiques du Niger des années 1980 et 1990, il était devenu un petit paysan producteur de Madaoua, cultivant ces oignons qui sont la richesse du Gobir Fadama – ce qui est loin de signifier qu’il roulait sur l’or, au contraire ! Vae victis ! Alors que la famille Diori est restée riche et influente et que la mémoire de notre premier président est honorée par l’Etat et par les intellectuels, dan Galadima, qui n’a eu que le tort de se sacrifier pour l’idée qu’il se faisait de la liberté et de la dignité des Nigériens, s’est éteint dans la misère et l’obscurité. Il est parti pourtant sans se plaindre, avec seulement le regret poignant de qui n’a pas pu accomplir la mission de toute une vie. On devrait, dans son cas, dire : Gloire aux vaincus ! Et sans doute, il n’est rien de plus humain et de plus nécessaire que de rendre hommage à la victime emblématique d’une injustice historique, et au porteur d’un rêve qui nous manque.

Rahmane Idrissa
Politiste et historien,
Centre des études africaines
Université de Leyde, Pays-Bas

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