Réponse à Bazoum : Non, M. Mohamed Bazoum, la crise actuelle de l’école, est loin d’être le seul fruit « des mauvais choix des précédents régimes »

Djibrilla-M-Bare.jpgNon, M. Mohamed Bazoum, la crise actuelle de l’école, est loin d’être le seul fruit « des mauvais choix des précédents régimes »

Président du CEN/PNDS TARAYYA, et cher frère

Dans votre discours prononcé à l’ouverture de « l’Université d’été » des jeunes Tarayya (OJT) tenue du 29 au 30 septembre 2018 à Niamey, vous avez eu à tenir les propos graves suivants : « En effet, c'est un truisme, le problème numéro 1 de notre pays est celui de son système scolaire, qui lui-même ne saurait être bien appréhendé s'il n'était corrélé à l'évolution de la démographie et aux défis spécifiques qu'elle pose. Évidemment, la problématique de l'emploi des jeunes aussi est indissociable de la question de la qualité de notre système éducatif ainsi que de la croissance démographique. …Or notre école se porte très mal. »

L’un de vos plus célèbres camarades a institué une règle que nous nous efforcerons de respecter à la lettre : « puisque vous avez parlé de nous (acteurs des anciens régimes), nous parlerons de vous ».

Sans verser dans la polémique sur le qualificatif d’Université d’été donnée à votre rencontre à l’instar du parti socialiste français en fin septembre, quelques semaines après la rentrée du cycle secondaire et supérieur, ce sont donc ces propos graves, tenus face à des jeunes de votre parti sans défense, parce que non témoins privilégiés de la période de l’ajustement sauvage des années 90, derrière laquelle « les camarades » tentent de se réfugier, qui m’inspirent les interrogations ci-après :

1 – Pourquoi attendre que notre pays soit à nouveau rétrogradé une deuxième fois en sept ans de renaissance au dernier rang du classement mondial de l’Indicateur du Développement Humain (IDH) en 2018 après la RCA, un pays dévasté par la guerre depuis une décennie, pour constater et conclure que la cause de cette contreperformance de notre système éducatif est « le choix fait, à partir des années 1990 par notre pays, de massification de la scolarité telle que prônée par le Programme décennal de développement de l'éducation (PDDE) ayant institué le système du volontariat (qui) a conduit au recrutement de nombreux jeunes maîtres dépourvus de la moindre petite qualification…. » ?

2 - Pourquoi attendre seulement aujourd’hui pour constater qu’ « en effet l'évaluation du niveau des enseignants contractuels réalisée au cours de l'année 2017 par le ministère de l'enseignement primaire a mis en évidence une réalité terrible …? Sans cependant préciser que c’est suite à la courageuse intervention du Ministre Daouda Marthé, à contre-courant des camarades, qui a constaté que malheureusement « 50% des élèves de CP ne savent lisent à peine ….qu’une seule lettre de l’alphabet (français de 26 lettres) que 60% n’arrivent à lire que cinq (5) lettres....»

3 - Pourquoi poser comme diagnostic incongru que : « L'amélioration du système scolaire, pour des raisons financières évidentes, ne saurait donc être dissociée de l'impératif de l'avènement de mœurs nouvelles relativement aux questions de la santé de la reproduction et de la natalité » ? En quoi la démographie peut–elle influer sur la qualité de l’enseignement quand les ressources financières suivent et que du fait d’une politique non volontariste, moins de 20 % du budget sont consacrée à l’éducation dont 70% est assuré par les donateurs extérieurs, dans un pays peuplé de 75% de jeunes ? Sans compter la mauvaise qualité de la dépense dans le secteur qui affecte l’effectivité des investissements dans le secteur ?

4 – Pourquoi M. le président du CEN Tarraya, n’arrive-t-il pas à se souvenir que des forces politiques actives qui, avant, pendant et après la Conférence Nationale Souveraine, avaient refusé l’application du programme d’ajustement structurel, sans pour autant proposer des mesures alternatives crédibles, posture qui a eu pour fâcheuse conséquence, d’accélérer la précarisation de l’économie et partant de la situation de l’école nigérienne ?

5 – Pourquoi taire que ces dites forces ont largement contribué à la politisation outrancière du corps enseignant, des élèves et étudiants pour en faire sa clientèle politique privilégiée dans le seul but de conquérir et conserver le pouvoir pour ensuite délaisser ce secteur qui a fait d’eux ce qu’ils sont, sitôt parvenus à leurs fins ?

6 - Pourquoi le président du CEN n’aborde-t-il pas la problématique des choix optimal d’un de système éducatif pour analyser la débâcle que sur l’angle des moyens en particulier le recrutement et la formation des enseignants sur des bases politiques ;

7 – Pourquoi le Président du CEN a-t-il volontairement omis d’évoquer le refus de leur gouvernement, d’appliquer dès 2011, l’An 1 de la « renaissance », les mécanismes de contrôle de la qualité aussi bien des enseignements que des enseignants prévus par la précieuse Loi n° 98-12 du 1er juin 1998, portant Orientation du Système Educatif nigérien (LOSEN), prévoyant entre autres mesures préventives :

  • La dépolitisation du système éducatif et son adaptation à l’environnement socio culturel en privilégiant une approche qualitative du système en usant du benchmarking (comparaison par régions, par pays par zones africaines) pour une efficience maximale ?
  • L’allocation d’une part importante du budget à la hauteur des efforts à fournir pour la refondation de notre système éducatif et non pas un simple rattrapage d’un retard quelconque ?

8 - En quoi la démographie peut-elle freiner la mise en œuvre d’un système éducatif efficace, quand des pays en guerre, sans uranium ni or, ni pétrole, ont pu assurer et maintenir une éducation de qualité ? Surtout que les recettes totales et dons spectaculaires engrangés, passés, du fait de la manne pétrolière, de 515,8 à 933,5 milliards de FCFA de 2010 à 2013, soit une hausse substantielle de 81% en 3 ans, jamais égalée auparavant, auraient pu servir à améliorer qualitativement l’école si les autorités ne s’étaient pas lancées dans une autosatisfaction injustifiée en abordant la question exclusivement sous son aspect quantitatif ? Que pense alors le ministre d’Etat des conclusions du modèle de l’économiste néoclassique Robert Solow contredisant ses propos, en nous informant plutôt que si la proportion de la population active est très substantielle dans un pays, le revenu croit à condition d’investir dans le renforcement du capital humain par la maximisation de l’éducation et la santé ?

M. le président du CEN Tarraya, l’adage nous enseigne, qu’ « une équation bien posée est à moitié résolue. » Et il va de soi qu’à l’inverse, un mauvais diagnostic entraine forcément de mauvaises solutions. C’est pourquoi, nous vous prions de bien vouloir avouer aux jeunes de votre parti qui constituent son avenir la responsabilité de l’échec des choix opérés par votre gouvernement depuis l’avènement de la « renaissance » en 2011, et de prospecter les solutions idoines proposées par le Ministre Marthé que nous encourageons à persévérer dans la voie salutaire du réalisme qu’il s’est tracé.

In fine, je vous prie de convaincre vos camarades de prendre le classement mondial de l’IDH du PNUD, au-delà de l’émoi provoqué par sa publication annuelle, pour ce qu’il est : un instrument de benchmarking (meilleures pratiques), interne, concurrentiel, fonctionnel et générique en vue d’optimiser les secteurs impactant le développement humain.

Acceptez mes salutations chaleureuses.

Djibrilla Mainassara Baré

Economiste – Ancien Gouverneur Suppléant du FMI (1997), Gouverneur de la Banque mondiale (1998)- Ancien Auditeur Interne de la BCEAO - Membre de l’Institute of Internal Auditors (IIA- USA)

 

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