Lettre au “président de la République” : Monsieur le “Président” Emprisonner, maltraiter, traquer et même tuer n’a jamais arrêté le cours de l’histoire

Lettre au “président de la République” : Monsieur le “Président” Emprisonner, maltraiter, traquer et même tuer n’a jamais arrêté le cours de l’histoireLe Niger s’embrase, les esprits s’échauffent, l’économie s’écroule, le climat social et politique se dégrade de façon inquiétante, mais vous continuez à ignorer, voire à mépriser votre peuple. Par contre, vous continuez à faire arrêter des gens, essentiellement dans les rangs de la société civile, des citoyens libres qui exercent des libertés constitutionnelles. Il est bien vrai que vous avez violé maintes fois la Constitution et que c’est avec une brillante sélectivité que vous choisissez ceux qui doivent aller en prison. Je sais, pour l’avoir compris à travers les expériences d’autres compatriotes d’infortune, que vous pourriez, un jour, brusquement songer à m’envoyer en prison pour la simple raison que je vous fais parvenir ce que vous ne voulez pas forcément entendre. Ce ne sera pas un drame. Ainsi va le cours de l’histoire. Car, alors que vous êtes intolérants vis-à- vis de citoyens qui entendent exercer des libertés constitutionnelles, vous trouvez néanmoins, toujours, le moyen de faire sortir des délinquants avérés de prison, construisant ainsi autour de vous un empire de gangsters en col blanc, prêts à tout pour demeurer membres du système et sauvegarder leur liberté. C’est en soi une violation de la Constitution que vous avez juré, la main droite sur le Saint Coran, de respecter et de faire respecter. C’est juste pour dire que vous accordez plus d’intérêt et de respect aux voyous de la République qu’aux citoyens qui se battent pour un Niger meilleur.

Monsieur le’’Président’’,

Emprisonner, maltraiter, traquer et même tuer n’a jamais arrêté le cours de l’histoire. Car, l’histoire, c’est le temps et le temps appartient à Dieu, l’Omnipotent, l’Omniscient. Ni vous ni personne d’autre ne peut arrêter le temps. Et le temps coule, inexorablement, dans l’indifférence des croyants comme des incrédules. Il coule et chaque soleil qui tombe, chaque jour qui passe, chaque heure qui s’égrène, chaque minute, chaque seconde, est une part importante de votre âme qui s’éloigne de vous. Ainsi, un jour viendra où vous aurez, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, pour comprendre que « l’homme n’est qu’une misérable petite moisissure de la terre » et qu’il y a lieu d’être humble, juste et bienfaiteur pour son peuple. Car, la fin, puisqu’il y a une fin à tout, arrive toujours, aussi brutalement, calée quelque part, dans l’interminable chapelet du temps. Pourquoi oublier que l’on va mourir ? Et même si vous considérez que tout est fini lorsqu’on est mort, il faut toujours penser à ce que l’on laisse derrière soi.

Monsieur le ‘’Président’’,

J’ai remarqué que la tendance générale est au durcissement. Je l’ai remarqué dans les discours ; je l’ai remarqué dans les prises de positions ; je l’ai remarqué dans les textes de lois en perspective. Votre gouvernance évolue ainsi de mal en pis et il n’y a rien de surprenant en cela. C’était attendu. Vous avez accepté tellement de rouler dans de graves compromissions que le choix qui vous a semblé le plus adéquat est de persister dans cette voie, d’y aller le plus loin possible en espérant trouver, à la sortie du labyrinthe, une solution plus rassurante. Ce faisant, vous vous enfoncez dans une situation sans issue, une sorte de cul-de-sac. Et en fait de solution rassurante, vous êtes si obnubilé par la volonté d’instaurer un pouvoir personnel que vous risquez de provoquer une situation des plus imprévisibles. Ma conviction est que vous risquez, à ce jeu plein de périls, de vous planter en pleine course. J’ai lu la lettre ouverte qu’un certain Bassirou Seyni dit maître Albert, un de vos amis paraît-il, vous a adressée. Je l’ai trouvée pleine d’enseignements et j’ai tenu à rapporter certains de ses passages que je me permettrai de commenter. D’entrée de jeu, votre ami écarte les alibis habituels que vous brandissez pour expliquer tout. Boko Haram et l’insécurité ont été balayées d’un revers de main. Bassirou – permettez-moi la familiarité – plante le décor en précisant que « L’opinion s’interroge, s’inquiète et doute de la sincérité des futures élections, à cause du manque de préparation sérieuse et crédible du manque de dialogue social et politique, du problème du code électoral et de la Ceni ». Et il enfonce le clou en soulignant que « les Nigériens ne savent pas qui va voter et qui ne le fera pas, car pour une partie de la population, il n’existe qu’une commission électorale non nationale et non indépendante ». Le peuple nigérien, dit-il, est à la fois choqué et blessé par « le comportement égoïste et malveillant d’hommes politiques corrompus jouissant de l’impunité afin d’user de l’argent volé pour renforcer encore plus leur domination obscène et intolérable sur la nation sauvagement pillée, bafouée et constamment narguée par une poignée de fils indignes, faibles, médiocres, cupides, apatrides et déloyaux ». Tout est dit par rapport à la gouvernance en cours. Et si votre ami a tenu à vous le dire ainsi, sans gants, c’est qu’il est personnellement outré par ce qui se passe. La cruauté des mots de Bassirou n’en fait pas pourtant un militant de ce que vos collaborateurs appellent « la secte terroriste Lumana ». Il n’a pas non plus pris de consignes auprès d’un certain Hama Amadou. Il a laissé parler son cœur, celui d’un ami, pour vous dire les vérités crues et amères d’un citoyen qui a peur pour ce que vous préparez pour votre pays.

Monsieur le ‘’Président’’,

Comme vous, Bassirou n’est pas seul. Par sa voix, c’est le Niger entier qui vous parle. Ses propos, d’une sincérité déroutante, sont utiles pour ceux qui savent écouter. Or, j’ai remarqué que vous n’aimez pas écouter. Vous avez même horreur d’écouter et tous ceux qui vous ont approché l’ont attesté. Lorsque vous prenez une décision ou une intention, vous n’écoutez plus rien. Bon nombre de personnes ayant cru pouvoir vous être utiles ont dû jeter l’éponge lorsqu’ils ont compris que leurs propos et avis irritent. Tel est le témoignage que j’ai recueilli auprès de certains témoins clés. Vous vous faites évidemment du tort. Un grand tort ! Votre ami Bassirou vous a averti : « Le Niger est éternel, ne l’oubliez pas. Il vous survivra »

Monsieur le’’Président’’,

Là s’arrête notre convergence de vue. La perception de la situation, des sources et des motivations, telle qu’elle est vue par Bassirou, me semblent quelque peu biaisée par l’amitié qu’il vous voue. Et je le comprends aisément. Il voudrait tant voir son ami se remettre en cause, surprendre son monde en prenant un virage inattendu. C’est dans cet esprit qu’il vous dit « qu’il y a toujours une porte de sortie » […] et qu’il vous recommande de choisir « de sortir par la grande porte, en grand ». Cependant, Bassirou se trompe sûrement en pensant que vous êtes abusé par vos collaborateurs et vos actes, les dérives de votre gouvernance, procéderaient d’une volonté trompeuse de certains courtisans. Il vous ainsi de vous hisser dans l’histoire comme celui qui a su dire non aux courtisans, qui a su renoncer au pouvoir quand et comme il le fallait, par grandeur d’âme et par sagesse, et non par faiblesse ou à cause de l’échec ». « Vous pouvez le faire, conclue-t-il, faites-le pour le Niger et pour vous ». Il est loin d’imaginer la réalité. Contrairement à ce qu’il pense, je soutiens que vous êtes l’alpha et l’oméga des problèmes auxquels le Niger est confronté. Le code électoral et la Ceni sont de vos crus. Vous allez sans doute me rétorquer que c’est une recommandation du Pnud. Mais le Pnud n’a ni la responsabilité que vous avez sur les épaules ni la latitude d’appréhender mieux que vous, ce qu’il faut au Niger. Et puis, une recommandation ne se duplique pas, elle s’adapte, autant que faire se peut, à une réalité. Dans le cas échéant, on la met à la poubelle.

Monsieur le ‘’Président’’,

Votre code électoral et votre Ceni sont des abominations politiques qui ne pourront engendrer qu’un monstre. KishinKassa l’a fort bien compris et s’est rangé désormais dans les rangs de ceux qui, très nombreux, ont décidé de vous barrer la route dans cette voie périlleuse pour le Niger. Dans les jours et semaines à venir, la maison le lézardera davantage et vous risquez de vous retrouver seul. Et comme vous l’a si bien votre ami Bassirou, « le Niger vous survivra ». C’est un message. Car, comme tant d’autres, votre ami Bassirou vous a vu venir. Etant votre ami, il sait, mieux que nous, les sentiments qui vous animent, vos intentions et vous met en garde. Prenez bonne note de ses conseils et cela vaudrait mieux pour nous tous, pour le Niger.

Mallami Boucar  

27 avril 2018
Source : Le Monde d'Aujourd'hui

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