Enquête sur l’extrémisme-religieux à l’Université Abdou Moumouni de Niamey : Des prémices inquiétantes

Karami Depuis quelques années, l’extrémisme religieux est devenu une source de préoccupation majeure. Avec l’expérience douloureuse de Boko Haram et d’autres groupes terroristes prétendant agir au nom de l’islam, l’extrémisme religieux s’apparente plus à l’extrémisme violent et au terrorisme. Sa propagation est donc une source d’inquiétude pour les pouvoirs publics des pays du Sahel.

Au Niger, l’alerte a été donnée depuis belle lurette et des interprétations malheureuses des faits et propos ont conduit à de tragiques évènements. Par exemple, en janvier 2015, le Président Issoufou Mahamadou, au lendemain des attentats terroristes contre Charlie hebdo, déclarait à Paris, en signe de solidarité avec le Président et le Peuple Français : « Moi aussi, je suis Charlie hebdo, nous sommes tous Charlie hebdo ». Des propos jugés attentatoires à la religion musulmane, Charlie Hebdo étant un journal qui a caricaturé le prophète Mohamed ( PSL). À Niamey et dans d’autres villes du Niger, c’est pratiquement l’insurrection. Des églises et des bars ont été saccagés et brûlés, avec des morts à la clé. Le Niger, peut-on dire, l’a échappé belle, ce jour-là. L’extrémisme religieux n’est, donc, pas l’apanage des seuls groupes terroristes. Si ces derniers prospèrent, c’est d’ailleurs parce qu’ils bénéficient, d’une façon ou d’une autre, de complicités avérées au sein de la société. Chat échaudé, craint l’eau froide, dit-on. Le gouvernement nigérien, sérieusement secoué par les évènements de janvier 2015, essaie, prudemment, d’encadrer la pratique du culte religieux. Un pas a été franchi dans ce sens avec l’adoption de la loi relative à l’exercice du culte religieux, mais il reste que cela ne suffit guère à étouffer les germes qui couvent dans les rangs d’une certaine jeunesse. « L’extrémisme religieux, comme l’a si bien relevé un observateur, n’est pas ailleurs, il est dans nos murs ». Un constat que confirme l’enquête menée par le courrier à l’Universitaire Abdou Moumouni (UAM) de Niamey.

L’extrémisme religieux, du moins pour ceux qui s’en tiennent au discours, n’a jamais été assumé publiquement

L’Université Abdou Moumouni de Niamey est le creuset de plusieurs cultes religieux.

Véritable centre de rencontres entre des jeunes venus d’horizons divers, avec leurs cultures et leurs croyances, l’UAM est néanmoins peuplée majoritairement d’étudiants de confession musulmane. Sur 25 étudiants interrogés sur leurs confessions, il a été dénombré 19 (dix neuf) qui pratiquent l’islam, 4 (quatre) s’affirment d’obédience chrétienne, 1 (un) se dit animiste et 1 (un) autre se dit traditionaliste. L’UAM est donc la représentation du Niger en miniature au plan religieux. L’analyse sommaire des réponses obtenues aux différentes questions fait clairement ressortir que l’islam est prépondérant dans ce milieu universitaire. Ce qui n’est guère surprenant, le Niger étant considéré comme un pays à forte dominance musulmane. Par contre, la mentalité des personnes interrogées surprend à plus d’un titre. Elle est, pour la plupart des cas, porteuse de germes d’extrémisme religieux. « ...à mon avis, la cohabitation entre les différentes confessions religieuses présentes à l’UAM de Niamey ne sera pas possible pour la simple raison que nous, en tant que musulmanes, nous défendrons à tout prix notre religion. Elle est la mieux placée, la mieux répandue... », a affirmé une étudiante qui a requis l’anonymat. Malgré la fermeté du discours, elle s’est entourée de garantie afin que son identité ne soit pas révélée au public. C’est que l’extrémisme religieux, du moins pour ceux qui s’en tiennent au discours, n’a jamais été assumé publiquement.

L’école est laïque, mais…

Pour la plupart des étudiants, l’islam a pratiquement un droit auquel ne peuvent prétendre les autres religions. C’est, donc, tout naturellement, que la religion musulmane prend toute la place. Et malgré le dialogue inter-religieux, cette quasi prééminence de l’islam sur les autres cultes à l’UAM n’est pas près de s’estomper. Il n’y a aucune église sur le site de l’UAM. Un constat qui découle de la primauté de la pensée unique. Des mosquées, oui mais une église, c’est impensable. Personne n’en parle, pour la simple raison que le susciter même pourrait être un détonateur à des évènements aux conséquences imprévisibles. Les mosquées poussent ainsi à l’UAM, tels des champignons, au gré des pratiquants. La tolérance religieuse, elle, attendra sans doute longtemps avant de prendre pied dans ce milieu pourtant dédié à l’érudition. Quid du caractère laïc de l’école ? On n’en a cure, faisant pratiquement passer l’islam pour une religion d’Etat. Même si l’Etat a, à maintes reprises, déclaré sa volonté de garantir la liberté du culte à tous les Nigériens sans discrimination, force est de reconnaître que dans les faits, la réalité est toute autre.

À la question de savoir s’il est possible d’envisager la fermeture des mosquées, à défaut d’installer des églises et autres lieux de culte sur le territoire de l’UAM, un étudiant affirme que la fermeture de toutes les mosquées serait vue comme une attitude attentatoire à l’expression de la liberté religieuse.

« De mon point de vue, dit-il, c’est irréfléchi et cela suscitera l’indignation... ».Autant dire que cela sonnerait la révolte.

La loi sur le culte religieux

L’adoption de la loi relative à l’exercice du culte religieux, adoptée le lundi 17 juin 2019, est peut-être un début pour éveiller les consciences à la liberté qui doit être laissée à chacun de pratiquer le culte de son choix. Cadre juridique permettant un encadrement efficace des pratiques religieuses, cette loi fixe les principes de contrôle des pratiques confessionnelles qui tendent à se multiplier par le développement des obédiences religieuses. Il s’agit, selon ses initiateurs, de prévenir les risques de dérives éventuelles liées à l’apparition d’organisations terroristes se réclamant de l’islam et qui peuvent être sources d’instabilité et d’insécurité. Selon l’Institut national de la Statistique (INS), 99% de la population du Niger est musulmane en 2012, contre 1% de chrétiens et autres religions, regroupés dans 105 associations musulmanes, 38 chrétiennes, deux animistes et une bahaïe.

La tolérance religieuse face aux limites objectives

La tradition a la vie dure. Autant à travers la pratique que par la mentalité dominante, il est aisé de comprendre que restreindre ou encadrer la pratique du culte de la religion dominante (l’islam) à l’Université Abdou Moumouni de Niamey relèverait de la pure gageure. Le concept de laïcité est, ici, galvaudé et réduit à une acception virtuelle. Les autres religions sont reconnues et tolérées, à condition, toutefois, qu’elles s’en tiennent à l’espace, virtuel, qu’elles occupent sur le territoire universitaire. Même si l’on doit considérer toutes les religions de façon égalitaire, principe de laïcité oblige, il serait difficile, voire impossible d’obtenir, à si brève échéance, la même liberté d’exercice, du moins à l’UAM, pour toutes les formes de croyances religieuses. La majorité des étudiants pensent que les autorités rectorales ne doivent que privilégier l’islam. C’est pourquoi un d’entre eux affirme que « faire des églises au sein des différentes facultés de l’Université Abdou Moumouni revient à concurrencer l’islam. Or, c’est la religion véridique et agréée par Allah. Par conséquent, nous allons combattre tout projet allant dans ce sens ». Pour certains, la religion musulmane se hisse au-dessus de toutes les confessions ; pour ce faire, les pratiquants doivent bénéficier de permissions pour accomplir leurs devoirs religieux. Une fermeture des mosquées au sein de l’Université Abdou Moumouni de Niamey ferait courir beaucoup de risques.

Demain, peut-être

À un étudiant à qui il est demandé ce que serait leur réaction si les autorités rectorales décident de la fermeture de toutes les mosquées, il répond que« la fermeture de toutes les mosquées constitue une violation du principe de la neutralité de l’Etat et cette décision peut provoquer des manifestations violentes car la mesure constitue une invite à la révolte ». Une invite à la révolte ! Le mot est lâché.

La fermeture des mosquées peut faire déclencher des situations ingérables qui pourraient déborder des limites de l’espace universitaire. Avec la montée de l’intégrisme musulman de nos jours, il vaut mieux éviter d’en arriver à une telle éventualité. Comme l’a si relevé un étudiant, en tenant compte de la pratique quotidienne des fidèles musulmans dans les mosquées, cela serait interprété comme une atteinte à leur religion et au principe d’exercice libre de leur culte. Une idée qu’ils combattraient par tous les moyens.

Ali Soumana

27 octobre 2019
Source : Le Courrier

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